La prison et l'idiot

La prison et l'idiot
Édition Dilecta
Format 19 x 22,5 cm
208 pages
Environ 100 reproductions
Livre cartonné, cousu, dos rond
2017

Le transfert des détenus s’achève à peine. La prison ferme. Épuisé, le personnel de l’administration pénitentiaire l’abandonne ou s’active pour nettoyer le chaos. Les photographes officiels rangent leurs objectifs, les journalistes ont leur une et les CRS retrouvent leur caserne. C’est le moment que je choisis pour entrer en prison. Aucune porte n’est plus fermée, le silence et le vent commencent à prendre leur quartier. Mais tout y bouge encore, pour quelques heures seulement, le vivant résiste. J’y assiste comme un spectateur médusé puis je deviens acteur, recréant par étapes les lieux mêmes de l’enfermement. Je cherche à reconstituer un nouvel endroit, où je n’ai vécu ni en tant que détenu ni comme surveillant, pourtant ma tête est pleine d’images. Mes photos sont comme des souvenirs muets qui m’exploseront au visage quand plus tard les surveillants les mettront en mots. La prison est rarement mise en récit par ceux qui l’organisent. La fermeture des prisons est le moment que j’ai choisi pour inverser l’oeilleton.

Mon expérience est celle de trois prisons vidées, et de plusieurs années d’immersion dans la culture pénitentiaire. La situation exclut la relation frontale aux corps enfer-més et la contrainte d’avoir à photographier sous le contrôle de la sûreté. Je ne viens pas non plus à la suite d’une commande qui m’aurait été passée.
Dans ces murs crasses, mes gestes sont prudents, comme ceux d’un archéologue. Je m’épuise à archiver tout ce patrimoine vivant, jusqu’aux minuscules objets abandon-nés dans les moindres recoins. Il y a là la violence et la beauté de la relation entre le surveillant et le détenu, entre la société et son cul-de-sac. Ces instants d’après con-tiennent, encore pour un temps, l’essence même de l’enfermement. La poignée d’heures pendant laquelle la prison est encore une prison va s’écouler plus vite que des heures ordinaires. Le lendemain, la prison n’en sera plus une.
C’est là, dans cet état remuant, tandis que les odeurs sont encore fortes, que les lits contiennent encore les marques des corps allongés et que les tasses à café ne sont pas tout à fait finies, que je me confronte aux signes qui régissent les lieux, à cette poésie brutale qui suinte de partout, entre désastre, espoir et humour.

Le contrôle du pouvoir est ici mis à l’épreuve, les détenus cherchant à créer des circu-lations, à gagner de l’espace, les surveillants à faire tenir la loi en colmatant les porosi-tés dangereuses qui mettent en jeu la sécurité de tous. Un système symétrique se manifeste au gré d’indices visant à renverser l’ordre de la surveillance autant qu’à en assurer le maintien. Comme ce dessin d’un tigre bondissant pour croquer un papillon, les rapports de force sont perpétuellement réévalués entre les protagonistes jusqu’à l’épuisement des uns ou des autres.

C’est une prison incertaine et flottante, pareille à la société face à ses choix, que je contemple, en idiot.

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Direction éditoriale
Grégoire Robinne

Édition et coordination
Adèle Jancovici

Conception et réalisation graphique
Léna Araguas

Éditions Dilecta
49, rue Notre-Dame de Nazareth
75003 Paris
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