Têtes de gondoles

Têtes de gondoles
Éditions Dilecta
livre d'artiste, 64 pages - 12 x 16 cm - 320 photos couleur - relié, couverture cartonnée
textes Christian Ruby -philosophe, Samuel Levron - gérant d'un commerce, Dominique Raimbourg - Député, Mathias Cadot - Président des Francas de Loire-Atlantique.
2011

L’anniversaire de la charte des Droits de l’enfant, une commande des Francas et un glissement de terrain plus tard, nos échanges orientent mon propos vers la création d’une œuvre questionnant l’arrivée des jeunes de vingt ans sur la scène de la consommation.
 Comment se positionnent-ils face à la pression médiatique des appels à la consommation ? Ont-ils les moyens d’une distance critique ? Leur est-il possible de mettre en phase leurs idéaux, leur porte-monnaie et leurs désirs ? Le terrain commun sur lequel se recoupent ces questionnements est celui de « la grande distribution ». Elle contient toutes les possibilités et tensions liées au désir d’achat.
Je propose un protocole permettant à chacun de choisir un rayon puis un produit, qui fasse écho à une problématique liée à un droit. Dans un laps de temps très court, je réagis à leur choix et nous travaillons rapidement les situations en créant un jeu entre eux et les produits. Comme un collage d’idées ; les poses, les produits et les attitudes finissent par recomposer un récit recoupant des histoires personnelles, affectives ou politiques, une relation à l’acte d’achat ou un positionnement au regard d’un droit.
Les images sont ensuite proposées à la discussion entre les jeunes photographiés et des acteurs de ces trois champs : commerce, politique, éducation populaire. Des rencontres au cours desquelles nous échangeons sur les enjeux du projet et les lectures possibles de ces photos. Les propos des uns et des autres forment la matière de textes ou de phrases exprimant leurs points de vue, et confiés à l’analyse du philosophe qui en élargit le champ de lecture.L’objet artistique dessine un jeu entre des représentations et des mises en critique de quelques standards à partir des projections des jeunes sur l’univers de la consommation. Cette relation au droit se pose en creux, dans des problématiques liées à l’accès aux produits, à l’information, à l’éducation au choix et à la distance critique. L’œuvre se livre comme un territoire ludique de questionnements et sa lecture invite à combiner les points de vue afin de contourner quelques certitudes.

"Justement, les photographies pensantes d’Arnaud Theval introduisent une distorsion dans ce rapport à la consommation. Elles ne se contentent pas d’un constat tournant autour de ce que nous infligent jusque dans nos innervations profondes les choses qui nous entourent ; ce ne sont pas des instantanés de la consommation qui risqueraient de justifier les choses telles qu’elles sont. Elles exer- cent notre imagination à l’encontre de la fatalité".
Christian Ruby, philosophe

Dilecta Lire le texte de Christian Ruby

production : Association départementale des Francas de Loire-Atlantique

éditeur : Dilecta
graphisme du livre : Mathieu Tremblin
et David Moreau

La constatation désenchantée
Nous sommes désormais habitués à pratiquer la critique de la (société de) consommation. Tellement habitués, d’ailleurs, que nous ne nous étonnons pas de la voir retournée en son contraire dans la bouche de beaucoup. Là où elle devait réfuter l’assujettissement des citoyennes et citoyens au processus de la production, elle passe en morale des maîtres. Les uns la retournent en une critique morale. Ils agressent les « jeunes » en prétendant qu’ils ne savent pas faire autre chose que consommer, parce qu’ils n’ont plus de repères ! Les autres la renversent en principe restrictif. Ils appellent à former les goûts des (futurs) consommateurs, dans la fiction d’un « consommez, mais bien » ! Les derniers la récupèrent sous la forme dite « démocratique » d’un appel au droit à la consommation. De nombreuses oreilles aiment alors à s’entendre dire que chacun disposerait ainsi de nouveaux droits à exercer.
Ces propos reviennent bien à renverser la critique de la consommation en sauvegarde du capitalisme, à se muer en militant d’un idéal ascétique en retournant les anciennes résistances en vertus, et en fin de compte à affi rmer l’impossibilité de changer le cours du monde. Les uns et les autres ont la hantise de voir que les choses pourraient aller autrement. Justement, les photographies pensantes d’Arnaud Theval introduisent une distorsion dans ce rapport à la consommation. Elles ne se contentent pas d’un constat tournant autour de ce que nous infligent jusque dans nos innervations profondes les choses qui nous entourent ; ce ne sont pas des instantanés de la consommation qui risqueraient de justifier les choses telles qu’elles sont. Elles exercent notre imagination à l’encontre de la fatalité.


Christian Ruby, Philosophe