Démarche

L’espace social pris par l’art ou le politique réveillé.

Depuis les années 2000, Arnaud Théval construit son projet artistique sur l'espace social en élaborant des protocoles impliquant les personnes sur leurs lieux de travail ou de formations, en questionnant les stéréotypes liés aux représentations collectives afin de déplacer les assignations dans lesquelles ils s'enferment ou sont enfermés en réveillant le politique. Actuellement, il travaille sur l'univers pénitentiaire avec le projet Le tigre et le papillon ou comment évoquer ces espaces d'enfermements par l'expérience de ceux qui l'organisent ?

Le processus de l'art comme un processus d'espace public
Il s'agit de créer des projets-résidences qui s'adossent sur des institutions publiques, tout en maintenant assez de jeu pour y concevoir une oeuvre. Initialement, je travaille le terrain de la rencontre qui devient le lieu de la création. D'une lecture stéréotypée initiale d'un espace social à sa découverte, mon attitude implique mon propre déplacement. Cette approche abstraite va se préciser lentement grâce aux mots entendus, aux nouvelles connaissances acquises et à mes ressentis qui vont me travailler, en même temps que les échanges établis vont impliquer les personnes y travaillant. Me nourrissant de cette matière, j'invente des situations dans lesquelles je crée avec l'implication de l'autre des modalités de prise de paroles passant par l'image photographique et par le récit. C'est une mise à distance des attendus et une création d'une autre expérience de soi dans l'institution. Cette mise en tension entre moi, l'institution et ses acteurs, me permet de créer un espace en tant que tel, là où l'oeuvre va prendre place visiblement, ouvrant la possibilité du débat esthétique et politique.

Dans cette démarche, la photo permet la création d'une zone de dialogue. Elle intervient comme un moyen facilitant l’entrée en contact par son langage à la fois brut et conceptuel, marqué au sceau du politique. Brut, au sens où la photo, du fait d’un usage banalisé et malgré les problématiques du droit à l'image, est un outil de mise en relation efficace réduisant a priori les distances. Conceptuel, car les codes et les signes qui traversent l'usage que je fais de l'image, les redistributions dans l'espace de monstration sont plus complexes qu'il n'y parait et font appel à d'autres codes, historiques et doublement politique.
Politique, au sens d'un jeu avec les normes de représentation du milieu et au sens d'une prise de position sur un espace public en questionnant les attendus liés aux groupes sociaux. La photo permet alors cette mise à distance nécessaire avec les personnes impliquées, comme un détachement. Le contenu de l'oeuvre vient questionner à la fois les acteurs et les spectateurs (parfois identiques), en créant un terrain polémique propice au travail que j’entreprends. La photo intégrée dans mes protocoles est un fragment visible, saisissable et appropriable. Un des aspects d'une démarche fondée sur la relation et les échanges qui nourrissent une trajectoire et des formes.



Contributions

Tout l’enjeu du travail d’Arnaud Théval tient dans la volonté de défaire cette servitude, tout en la défaisant habilement , afin de repenser à la fois l’individuation et le commun. Au cours d’un long travail avec les modèles, l’artiste subvertit la construction précédente pour mieux s’investir dans le champ de l’individuation. Autrement dit, il refuse de prendre le risque de localiser à nouveau les corps photographiés dans le partage (commun, consenti) policier des corps, et il se préoccupe de la production de formes d’individuation qui ouvriront par la suite à son travail sur un nouveau commun, sur l’espace public et la subjectivation politique.
Christian Ruby, philosophe
Extrait du texte L'invention de soi en photographie

Sans doute est-ce quelque peu inhabituel de parler d’usages et d’usagers de l’art. Pourtant, depuis quelques années, on assiste à tous les niveaux de la société à l’émergence d’une nouvelle catégorie de subjectivité politique : celle, éminemment équivoque il faut en convenir, des usagers. Leurs revendications sont désormais incontournables. Que ce soient des associations de riverains, des usagers de services, logements et transports publics, voire des usagers de drogues, ils font valoir des arguments dont le privilège cognitif s’appuie sur la seule expérience de leur usage. Ils contestent la culture de l’expertise qui domine notre société – qui en retour n’hésite pas à les disqualifier comme de simples consommateurs, insoucieux de l’intérêt général – non pas à partir d’une position de contre-expertise, mais à partir de la familiarité acquise par l’usage. Arnaud Théval est l’un des rares artistes à s’être penché dans l’immanence même de sa pratique sur ce phénomène en passe de transformer le rapport triangulaire entre l’individu, le collectif et le pouvoir au sein de la société.
Stephen Wright, critique et théoricien d'art contemporain
Extrait du texte Révéler l'usage

Troublant le consensus qui ne conçoit l'art et l'intervention de l'artiste que sous les signes romantiques de l'harmonie et de l'accomplissement, pour ne pas dire du « supplément d'âme », le travail d'Arnaud Théval met en oeuvre le potentiel critique de l'art contemporain. Il le fait sans éclat et sans déclaration intempestive, sans pathos ni pose intellectuelle, avec une sorte de nonchalance cocasse et obstinée. Il le fait en convoquant à sa façon les trois fondements de notre humanité que mobilise selon le philosophe Hans Georg Gadamer toute entreprise artistique, et singulièrement celle de l'art contemporain : le jeu, le symbole, la cérémonie. La mise en jeu, chez cet artiste, est d'ailleurs tout à la fois cérémonie et travail du symbolique.
Alain Kerlan, philosophe
Extrait du texte L'école mise à nu par ses célibataires, même

Éducateurs, concierges, intervenants sociaux, grands frères, etc., ils deviendront participants comme les autres. Tous sujets-objets. Le processus créatif n’en est pas moins toujours animé d’une très grande rigueur, ce qui va lui permettre de se dérouler en restant toujours ouvert, irrigué par un souci de remise en jeu et une réelle prise de risques avec les parties prenantes. L’œuvre, polarisée sur les rapports entre l’individu et le groupe, entre les individus dans l’espace public, veut provoquer quelque chose dans son environnement, à charge pour elle de tenter de l’intégrer dans sa logique, quitte à raviver les conflits ou les rapports de force en présence. Le social va réagir. La rencontre induit un effet retour forcément inattendu, qui va littéralement relancer l’œuvre.
Thomas Lemaigre, économiste et journaliste
Extrait du texte Les figures d'Arnaud Théval