Le tigre et le papillon

Arnaud Théval projet art contemporain : La prison et l'idiot

La prison et l'idiot

Le transfert des détenus s’achève à peine. La prison ferme. Épuisé, le personnel de l’administration pénitentiaire l’abandonne ou s’active pour nettoyer le chaos. Les photographes officiels rangent leurs objectifs, les journalistes ont leur une et les CRS retrouvent leur caserne.

C’est le moment que je choisis pour entrer en prison. Aucune porte n’est plus fermée, le silence et le vent commencent à prendre leur quartier. Mais tout y bouge encore, pour quelques heures seulement, le vivant résiste. J’y assiste comme un spectateur médusé puis je deviens acteur, recréant par étapes les lieux mêmes de l’enfermement. Je cherche à reconstituer un nouvel endroit, où je n’ai vécu ni en tant que détenu ni comme surveillant, pourtant ma tête est pleine d’images.

Mes photos sont comme des souvenirs muets qui m’exploseront au visage quand plus tard les surveillants les mettront en mots. La prison est rarement mise en récit par ceux qui l’organisent. La fermeture des prisons est le moment que j’ai choisi pour inverser l’oeilleton.

2017

Arnaud Théval projet art contemporain : L’œilleton inversé, 
la prison vidée et ses bleus

L’œilleton inversé,
la prison vidée et ses bleus

Musée des Beaux-Arts d’Agen
Du 24 juin au 30 novembre 2017

L’exposition L’oeilleton inversé, la prison vidée et ses bleus est construite sur un tournant historique pour les prisons françaises. Plusieurs d’entres elles, insalubres et vétustes, ont fermé ces dernières années laissant derrière nous un modèle ancien et à bout de souffle mais toujours à l’oeuvre dans nos imaginaires : celui d’une prison panoptique insérée dans nos villes. Le transfert des personnes détenues vers de nouvelles prisons bâties à l’extérieur des villes est le moment de rupture entraînant tous les acteurs, détenus, personnels pénitentiaires, partenaires et familles dans une déchirure paradoxale. Celle d’abandonner un lieu d’enfermement dur mais connu et rassurant, un lieu de travail maîtrisé, voire familial. Les derniers moments de cette vie auront été bouleversants, violents et touchants.

J’entre en prison, quelques heures après. C’est le moment à partir duquel j’ai choisi de construire mon propos, à la recherche de ces fragments d’humanité qui subsistent dans les instants qui suivent le départ des occupants, ce qui reste après le tremblement et ce qui subsiste dans les récits des personnels.

En même temps que de nouvelles prisons surgissent, aux capacités étendues, aux normes de sécurité revues, que le nombre de personnes incarcérées atteint des records, le manque de personnels pénitentiaires est plus que jamais un enjeu. Les promotions d’élèves surveillants sont gigantesques, elles vont se succéder à un rythme jamais vu. C’est à l’école nationale d’administration pénitentiaire que je poursuis mon travail.

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
L'art sur et dans l'administration pénitentiaire

Le tigre et le papillon
L'art sur et dans l'administration pénitentiaire

La prison en inversant l’oeilleton, depuis l’expérience de ceux qui l’organisent.

Je commence ce projet artistique par une fermeture : les prisons vidées. Je le poursuis par un commencement, la formation à la prison à l’Énap en lien avec l’expérience du terrain (visites d’établissements en France à la rencontre les élèves stagiaires). Je le termine par une ouverture : un nouvel établissement pénitentiaire.

Les différents moments du projet sont inter-dépendants et s’alimentent les uns des autres. Il s’agit pour moi de croiser les étapes de ma perception de cet univers carcéral, et d’avancer sur ce concept politique du déplacement des assignations par l’art. À mesure que je m’immerge, que je perçois les enjeux depuis l’intérieur, que j’y propose des formes, j’invente par ce long processus de création, un positionnement inédit mettant en jeu l’art, l’institution et ses acteurs.

Le tigre et le papillon à l’instar d’un dessin photographié sur le mur d’une cellule, est la figure par laquelle je m’interroge sur, qui, du surveillant ou du détenu, incarne le mieux l’insecte fragile ou la force du félin ?

2017

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
surveillantes

Le tigre et le papillon
surveillantes

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Très maladroitement, je raconte qu'à plusieurs moment du travail j'ai été interpellé par la question de la femme surveillante, d'abord avec ces dessins d'héroïnes négatives accrochées sur les casiers des vestiaires femmes.

Je reprends en expliquant que je souhaite travailler avec elle sur cinq figures de la surveillante issues de mes lectures et des stéréotypes associées aux représentations. Je démarre par ces deux autres phrases issues du livre « À l'intérieur (ndl de la prison), c'est un jeu de rôle, on se transforme pour se protéger », puis « les femmes vont surjouer ce qu'elles pensent qu'on attend ». Puis les cinq figures : la surveillante masquée, la surveillante enceinte, la surveillante très femme, la surveillante pas femme, la surveillante forte.

Elles interprétent des poses qu'elles voient chez leurs collègues, récupèrent de vieux pneus qui trainaient plus loin derrière, voutent un peu le dos, étrangement elles ne sourient pas.

2015

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
tatouages

Le tigre et le papillon
tatouages

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

J'explique aux élèves surveillants qui viennent de recevoir leur uniforme, que je souhaite réaliser une sorte de cartographie de la 189 ème promotion en m'appuyant sur les dessins, les mots inscrits sur les corps. Je découvre alors leur peau, les signes comme un récit de leur vécu, militaire, familial ou comme un slogan d'une ligne de conduite à tenir. Ils me racontent, c'est émouvant, touchant de comprendre ses dessins parfois abstraits, le sens qu'ils y mettent.

Comme tous les autres citoyens, le surveillant exprime par ces tatouages son appartenance à une tendance au coeur de la société, un fait qui déplace les normes de l'institution en douceur, progressivement.

Les codes du tatouage attribués naguère aux voyous sont désormais appropriés et consommés par beaucoup d'autres citoyens, rendant obsolète le déni de leur existence ailleurs que sur eux. Le désir de se raconter constitue-t-il une menace pour assumer et assurer sa fonction ? L'apparition de ces signes qui débordent sont-ils l'expression d'une protection ou d'une faille pour celui qui les portent ? Est-il encore un signe de l'intimité ou est-il devenu à l'instar de certains usages des réseaux sociaux, une extimité ?

2016

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
Le bleu ciel maîtrise

Le tigre et le papillon
Le bleu ciel maîtrise

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Rapidement, je comprends qu’il y a un problème avec les groupes de travail des élèves lieutenants prévus en milieu d’après-midi. Plusieurs ont demandé si la rencontre était obligatoire ? Le petit amphithéâtre du deuxième étage de l’école est rempli des soixante élèves lieutenants.

Le formateur accepte que je prenne la parole. Peu à peu, les langues se délient, le débat s’installe. Nous sommes exactement au cœur de leur problématique de lieutenant, pris entre des injonctions contradictoires : être un modèle parfait et tenter de faire des choses en gérant ou générant des imprévus.

Ils aiment les idées de mes protocoles mais en même temps, ils me réclament de pouvoir maîtriser ce qui va en sortir. Ils récusent les termes d’incertain et d’instabilité et ils disent au contraire qu’ils doivent exprimer l’idée d’une maîtrise et surtout pas d’une déformation de leur image. Mon propos va confirmer cette demande de maîtrise au risque d’un retournement, celui d’un effacement d’eux.

2016

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
Les liens de l'émancipation

Le tigre et le papillon
Les liens de l'émancipation

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Les groupes se succèdent. Si certains sont inquiets rien ne transparaît sur leurs visages. Ils viennent pour la plupart de Polynésie française. Je leur explique que j’aimerais qu’ils
me montrent l’objet souvenir, fétiche ou mémoire qu’ils ont amené avec eux depuis là-bas. Précisement, ils me le détaillent avec beaucoup d’émotions dans un flot de paroles débordant.

Les objets et leurs récits se mêlent dans un tissage étrange forçant les contraires. Des objets rappellent avec force les racines, les attachements tandis que d’autres invitent à s’en défaire comme l’on se défait de liens enfermant. La magie, l’amour, la famille, les gardiens ancestraux, Dieu et les petits rituels gambergent sur les rives imaginaires de ces mondes, tandis que je dessine avec force un assemblage de trois figures déterminées
par une même envie d’émancipation. Il est touchant de voir chez ces futurs surveillants que la volonté de défaire, de déborder et d’assumer son histoire sont des actions de liberté revendiquées à l’entrée même d’un métier à l’image contraire.

2016

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
le discours

Le tigre et le papillon
le discours

Un bleu parmi les bleus

Le premier jour, en arrivant, à l’école nationale d’administration pénitentiaire d’Agen, je me demandais comment les élèves réagiraient à ma présence? Ils m’ont pris pour un élève, ça m’a rassuré. Lorsque nous avons choisi les groupes à associer au projet et que j’ai commencé à discuter avec eux, j’ai bien senti dans certains regards des gros points d’interrogations. Qu’est ce qu’un artiste vient faire là ? 

Cet extrait du discours « Un bleu parmi les bleus » a été prononcé le mercredi 27 mai 2015 lors de la cérémonie de clôture de formation de la 187 ème promotion d’élèves surveillants de l’administration pénitentiaire.
Il inscrit le projet artistique « Le tigre et le papillon » dans le continuum symbolique de la formation des surveillants.

2015

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
choc carcéral

Le tigre et le papillon
choc carcéral

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Je retrouve les élèves de la 187 ème promotion après le choc carcéral du premier stage, je les écoute et leurs propose plusieurs protocoles à partir de leurs récits. Les élèves racontent au formateur le vécu de leur premier stage. Ce n’est pas une prison qui se des- sine dans mes oreilles mais des centaines aussi différentes que le sont les expériences, la géographie et les surveillants. Un début de phrase revient continuellement « Ce qui m’a choqué ». Certains sont pâles quand ils se lèvent pour en parler, d’autres en rigolent. Moi, je me concentre pour tout noter tant le flot de paroles est ininterrompu. Ce texte est une claque ou une habitude, c’est selon.

Dans les récits de leurs retours, il y a des récurrences qui décrivent cette relation particulière à l’intérieur de la cellule et à la façon dont ils vont devoir gérer ce moment de l’ouverture de la porte, là où commence pour eux l’incarcération. Lors de ce premier stage ils sont en doublure, derrière le surveillant, ils ne tiennent pas encore les clefs mais déjà ils ont pu expérimenter les enjeux de la relation au détenu et à son intérieur, la cellule.

2015

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
dérives

Le tigre et le papillon
dérives

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Le jour de la remise de l'uniforme pour les élèves surveillants de la 188 ème promotion, je m'inclus dans le dispositif de remise des uniformes en proposant un protocole.

Ce mardi matin, le gymnase est prêt. Des centaines de boîtes en carton attendent d'être distribuées aux nouvelles recrues de l'administration pénitentiaire. Pour cette promotion, j'ai demandé à intégrer l'organisation même de la journée. Je propose de réaliser une photo souvenir de chaque groupe avec son coordinateur. Le rituel scolaire par excellence qui ici offre la possibilité de constituer le groupe dans un premier moment clef, un prétexte pour moi qui va me permettre de poursuivre le travail sur l'entrée dans le métier par l'uniforme.

À la fin de la première prise de vue, je leur signale que la photo est faite, ils vont pour se disperser et je les retiens afin de leur expliquer le protocole de la seconde photo.
La seconde photo est une dérive à partir du moment que vous venez de vivre, c'est à dire que je souhaite mettre en scène le moment remuant, touchant, poétique, déménageant de votre prise d'uniforme. C'est une photo sculpture travaillée avec l'effervescence du moment.

2015

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon 
dans un premier temps

Le tigre et le papillon
dans un premier temps

Résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire

Je rencontre les élèves de la 187 ème promotion d’élèves surveillant à leur arrivée à l’ÉNAP. Dès le deuxième jour l’administration remet à chacun un uniforme. Pour ces 632 élèves c'est un moment fondateur qui se déroule dans une certaine urgence, avec une pression dû au peu de temps qu'ils ont pour prendre possession de leur uniforme. De cette tension surgissent un ensemble de gestes qui se répètent, comme des mouvements dansés, certains contenant de la fragilité, de l'anxiété ou encore de l'hésitation. Tandis que d'autres sont des gestes précis et déterminés.

Une première série de protocoles est conçue comme un remake de ces moments mettant en situation les élèves, les codes du métier et leur imaginaire face à l’univers carcéral qu’ils ne connaissent pas encore.

2014

Arnaud Théval projet art contemporain : Le tigre et le papillon
la place

Le tigre et le papillon
la place

Cette installation est la création d’un lieu dédié à l'oeuvre in progress « Le tigre et le papillon », au coeur même de l'institution.

Elle accueille des pièces issues des rencontres avec les élèves en formation à l'école nationale d'administration pénitentiaire à Agen. L’enjeu de cet espace est de générer un lieu de débat sur les représentations travaillées par l’artiste avec l’implication des élèves. La place « Le tigre et le papillon » crée un espace singulier, potentiellement un espace public.

J'ai retenu un patio intérieur juste à côté de la cafétaria des élèves. Un arbre est maintenu debout grâce à des filins en métal et une pelouse peu entretenu résiste à la chaleur. Les bureaux qui donnent sur ce patio sont tous équipés de stores abaissés pour la plus part. Trois escaliers permettent de se rendre dans le patio, fumoir ou lieu de passage c'est selon. L'inclusion dans le lieu d'un autre lieu transforme radicalement sa lecture. Depuis le premier étage, les personnes ont une vue sur au moins trois photos, depuis le rez de chaussée il faut entrer dans la place pour voir quelque chose. L'installation invite à se déplacer et en même temps souligne le côté contrôle social du lieu depuis les fenêtres. Le patio devient sur sorte de cour de promenade.

2015