Notices in La cloison, le chantier des archives
Classement
Le dos est commun à l’homme, à l’animal, à la cuiller, à la colline, au chèque, ou encore au livre, que d’aucuns, dans ce cas, confondent souvent avec son opposé, la tranche. Tandis que le dos commence à parler du livre, de son contenu, la tranche, elle, reste muette. Les dos de femmes et d’hommes exposés au milieu d’espaces clos, et réunis dans une succession de pages, ressemblent aux livres tels qu’ils apparaissent sur les rayonnages d’une bibliothèque, tels qu’ils dialoguent entre eux à travers les auteurs, les titres et les maisons d’édition. « Le dos est envisagé comme la partie postérieure du tronc, quand la personne est vue de face ; il est alors souvent considéré comme une surface. » (TLFI) Le dos est le lieu du classement, de l’archivage. « Dossier », formé au XIIIe siècle, désigne, au XVIIe, « une liasse de pièces qui porte une étiquette au dos ». Le dos est une surface d’inscription qui résiste à la dispersion.
Percevoir et être perçu
Au Salon de 1872, le jury refuse deux toiles de Courbet : un plat de pommes et une femme vue de dos. « Sa femme vue… de dos, commente Barbey d’Aurevilly, qui a l'air de faire quelque chose ; mais quoi ? C'est inquiétant avec M. Courbet ! » Sous le ton railleur, la critique semble dire ici qu’elle supporte mal ce qui se soustrait à son système d’interprétation, ce qu’elle ne peut passer au crible des grands récits avec son répertoire de gestes et d’expressions, ses typologies morale et sémantique. Soit deux tableaux de Pieter de Hooch : Femme buvant avec deux soldats (1658, Louvre) et Femmes buvant avec deux hommes, et une servante (vers 1658, National Gallery). Dans l’un, l’ivresse explicite que dénote le visage de la femme détermine une lecture morale univoque de l’œuvre, tandis que dans l’autre, où la femme est représentée de dos, debout, le verre à la main, devant deux hommes assis à une table, l’absence de visage suspend l’interprétation. [Todorov] Au cinéma, dans les années 1920, l’articulation ostentatoire de paroles est souvent interdite aux acteurs, cela fait mauvais genre. Lors du corps à corps tragique qui oppose le Dr Schön et Loulou dans Die Büchse der Pandora (1929), Pabst fait dialoguer les acteurs le dos tourné à la caméra. [Blonde] L’homme de dos comme équivalent et prolongement du muet, comme fondement ontologique de ce cinéma, c’est l’hypothèse de Beckett dans Film (1965). Buster Keaton sort de l’oubli pour jouer dans un film construit sur le principe d’un placement précis de O (« Object ») par rapport à E (« Eye », la caméra) : « Jusqu’à la fin du film O est perçu par E de dos dans un angle qui n’excède pas 45°. Convention : O […] fait l’expérience de l’angoisse de l’état d’être perçu seulement quand cet angle est excédé. » (Beckett) De l’inquiétude de ne pas percevoir à celle d’être perçu, telle est l’amplitude de l’homme de dos, entre objet et sujet.
voir le livre
La cloison, le chantier des archives (2005-2008)