Contributions

Arnaud Théval - Projet Claire Mestre

Claire Mestre

psychiatre-psychothérapeute, anthropologue, auteur

lien web

Le tigre et le papillon

L’art avec Arnaud Théval commence bien avant le geste ; une interpellation personnelle, celle, ici, de la prison fait germer l’idée d’un projet artistique, dans la continuité de son travail sur les institutions. Avant d’arriver à l’esthétique de l’oeuvre, Arnaud Théval nous fait partager sa démarche, partie intégrante de son art, une déconstruction/reconstruction dans une institution républicaine, dont la réputation dominante est de normer et d’enfermer les corps. Les corps-sujets dont il est question, sont ceux des surveillants de prisons (oublions le mot gardien) : termes qui suscitent immédiatement des idées collectives, dont eux-mêmes sont les prisonniers, nous dit Arnaud Théval. Mais comment pourrait-il en être autrement : les institutions n’ont pas d’autre vocation que d’organiser nos pensées et nos pratiques, notre vision de la société. Les institutions ne pensent pas ! Pourtant Arnaud Théval arrache à ce monolithe institutionnel des visages, de l’intimité, de l’humour, de l’art.

Il est philosophe et utilise aussi la dynamique de l’animateur qu’il a été : mélange étonnant et détonnant d’un homme à la fois chaleureux et proche, intellectuel et habité par son projet. Libre aussi, puisqu’il ne fonctionne pas avec des commandes, mais suit les traces de ses intuitions. Il a exploré ainsi, des quartiers sensibles, des écoles professionnelles, l’hôpital… soit des lieux de fabrication d’acteurs sociaux. Avec les autorisations requises, des plus hautes ou plus personnelles, il pénètre les milieux qui enferment, contrôlent, façonnent ; il guette tous les signes de la vie, des personnes qui luttent pour préserver leur condition intime tout en faisant bloc avec leurs pairs.

Le tigre et le papillon

texte


Arnaud Théval - Projet Christian Ruby

Christian Ruby

philosophe

site web

L'invention de soi en photographie

Défaire la servitude de l’identité.
Tout l’enjeu du travail d’Arnaud Théval tient dans la volonté de défaire cette servitude, tout en la défaisant habilement , afin de repenser à la fois l’individuation et le commun. Au cours d’un long travail avec les modèles, l’artiste subvertit la construction précédente pour mieux s’investir dans le champ de l’individuation. Autrement dit, il refuse de prendre le risque de localiser à nouveau les corps photographiés dans le partage (commun, consenti) policier des corps, et il se préoccupe de la production de formes d’individuation qui ouvriront par la suite à son travail sur un nouveau commun, sur l’espace public et la subjectivation politique.

La fiction de l’identité.
Justement, devenus un des lieux communs de l’époque, le souci de l’identité ou la recherche de l’identité (perdue, ancestrale, communautaire, nationale) réfèrent à deux dispositifs du commun qui conjuguent leurs effets, la filiation et l’Etat. Ce souci d’une appartenance à soi, réputée naturelle ou nécessaire, de la coïncidence entre une manière de dire (nommer et être nommé), d’être et de faire, qu’elle soit conçue comme revendication/refus ou comme intégration/exclusion , vise les mêmes fins. La référence à l’identité fonctionne comme assignation à la clôture (à une place, à une fonction, à un nom) de la communauté ou comme mode linéaire de la transmission. Elle fonde l’enfermement dans une correspondance, un rôle ou un cadre gouverné par le partage étatique : être bien né ou mal né, être né ici ou ailleurs. Ce souci de l’identité est adossé à une fiction, à la fois prégnante et englobante, souvent soutenue par les psychologues , celle d’une unité-identité nécessaire (de l’individu à soi, de l’Etat à soi, du peuple à soi), homogène et close, dont la fonction serait de traduire à sa manière l’objectif de chasser le trouble provoqué par l’hétérogène ou la multiplicité.

Invisibles (2008-2012)

texte "L'invention de soi en photographie"


Arnaud Théval - Projet Thomas Lemaigre

Thomas Lemaigre

économiste et journaliste

la revue nouvelle

Les figures d'Arnaud Théval

Cette pratique artistique se déploie sans recours à des méthodes d’animation participatives formalisées comme celles du travail communautaire ou de l’éducation permanente, et sans prendre la place des rôles clés des lieux investis. Éducateurs, concierges, intervenants sociaux, grands frères, etc., ils deviendront participants comme les autres. Tous sujets-objets. Le processus créatif n’en est pas moins toujours animé d’une très grande rigueur, ce qui va lui permettre de se dérouler en restant toujours ouvert, irrigué par un souci de remise en jeu et une réelle prise de risques avec les parties prenantes. L’œuvre, polarisée sur les rapports entre l’individu et le groupe, entre les individus dans l’espace public, veut provoquer quelque chose dans son environnement, à charge pour elle de tenter de l’intégrer dans sa logique, quitte à raviver les conflits ou les rapports de force en présence. Le social va réagir.
La rencontre induit un effet retour forcément inattendu, qui va littéralement relancer l’œuvre.
Cela passe notamment par des réflexes éprouvés, notamment en misant sur le don et le contre-don. Si tout le monde est formellement destinataire d’une œuvre implantée dans l’espace public, même contre son gré, Théval propose aussi à ceux qui l’acceptent un cadeau individuel bien concret : pas juste une photo au sens classique, presque scolaire ; plutôt un objet à la frontière entre le ludique et l’utile, un jeu de cartes, des autocollants, un flipbook, des magnets à coller sur le frigo, des échanges sur des réseaux sociaux, etc. Bref des objets à connotation identitaire.

Vestibule, l'invention d'un lieu collectif (2005-2009)

Invisibles (2008-2012)

texte "Les figures d'Arnaud Théval"


Arnaud Théval - Projet Alain Kerlan

Alain Kerlan

philosophe

INRP

L'école mise à nu par ses célibataires, même

Troublant le consensus qui ne conçoit l'art et l'intervention de l'artiste que sous les signes romantiques de l'harmonie et de l'accomplissement, pour ne pas dire du « supplément d'âme », le travail d'Arnaud Théval met en oeuvre le potentiel critique de l'art contemporain.
Il le fait sans éclat et sans déclaration intempestive, sans pathos ni pose intellectuelle, avec une sorte de nonchalance cocasse et obstinée. Il le fait en convoquant à sa façon les trois fondements de notre humanité que mobilise selon le philosophe Hans Georg Gadamer toute entreprise artistique, et singulièrement celle de l'art contemporain : le jeu, le symbole, la cérémonie. La mise en jeu, chez cet artiste, est d'ailleurs tout à la fois cérémonie et travail du symbolique. Qu'est-ce que le jeu ?

Moi le groupe (2009)

Moi le groupe

texte "L'école mise à nu par ses célibataires, même...


Arnaud Théval - Projet Stephen Wright

Stephen Wright

critique et théoricien d'art contemporain

wikipedia

Révéler l'usage

« Don’t ask for the meaning, ask for the use. »
Ludwig Wittgenstein

Sans doute est-ce quelque peu inhabituel de parler d’usages et d’usagers de l’art. Pourtant, depuis quelques années, on assiste à tous les niveaux de la société à l’émergence d’une nouvelle catégorie de subjectivité politique : celle, éminemment équivoque il faut en convenir, des usagers. Leurs revendications sont désormais incontournables. Que ce soient des associations de riverains, des usagers de services, logements et transports publics, voire des usagers de drogues, ils font valoir des arguments dont le privilège cognitif s’appuie sur la seule expérience de leur usage. Ils contestent la culture de l’expertise qui domine notre société – qui en retour n’hésite pas à les disqualifier comme de simples consommateurs, insoucieux de l’intérêt général – non pas à partir d’une position de contre-expertise, mais à partir de la familiarité acquise par l’usage. Arnaud Théval est l’un des rares artistes à s’être penché dans l’immanence même de sa pratique sur ce phénomène en passe de transformer le rapport triangulaire entre l’individu, le collectif et le pouvoir au sein de la société.

Vestibule, l'invention d'un lieu collectif (2005-2009)

texte "Révéler l'usage"


Arnaud Théval - Projet Stephen Wright

Stephen Wright

critique et théoricien d'art contemporain

wikipedia

L'événement du regard

« Comme les requins sont précédés de leur poissons-pilotes, notre regard est précédé d'un regard-pilote, qui propose un sens à ce qu'il regarde... Nous nous croyons bien à tort libres de ce regard. »
André Malraux, L'Intemporel

« Lueurs sensibles à qui les voit, cachées à qui les regarde » : c'est ainsi que, dans Les Fleurs de Tarbes , Jean Paulhan marque une distinction entre « regarder » (comme vision dirigée vers un objet) et « voir » (comme ouverture ou comme événement), pour souligner la puissance évocatrice de la signification qui se déploie à mesure que l'on s'abandonne à ce qui est donné à voir, là où on le voit. Quelle est cette étrange dimension qui échappe à qui cherche à la fixer du regard, et qui cependant est susceptible d'être vue ? Telle est la question posée par la démarche d'Arnaud Théval, qui postule qu'il existe des régimes de visibilité plus à même que celui de l'art à nous dessiller les yeux sur le réel.

Sous le soleil (2002)

texte "L'événement du regard"


Arnaud Théval - Projet Stephen Wright

Stephen Wright

critique et théoricien d'art contemporain

wikipedia

Quatre scénarios perceptifs
(pour un art post-autonome)

Qu’en est-il de “ l’autonomie ” de l’œuvre d’art ? C’est à partir de Kant qu’émerge l’idée d’une sphère autonome de l’art, soustraite à la sphère de l’utile. Au cours de la modernité, l'art – comme d'autres sphères d'activité, et conformément au processus de rationalisation par différenciation des activités productives analysé par Max Weber – a progressivement conquis une autonomie en ce sens que les enjeux propres et intrinsèques au champ de l’art ne sont plus réductibles aux enjeux d'autres champs (religieux, économique, architectural, etc.). Selon la vision moderne, l’autonomie était indissociable de l’idée même de l’art, en permettant à celui-ci de se développer à l’intérieur des cadres qu’il s’est donné. Le tableau de chevalet peut être considéré comme emblématique de cette conception d’autonomie : contrairement à la fresque, par exemple, le tableau amovible est radicalement autonome par rapport à l’architecture physique et sociale de son lieu de monstration ; cosmopolite, il est supposé être partout chez lui, et nulle part davantage qu’accroché au mur blanc d’une galerie.
Mais, selon cette conception, l’art n’est pas seulement autonome au niveau de sa réception ; il l’est intégralement, depuis l’atelier jusqu’au lieu d’exposition. Si des relents de nostalgie pour cette autonomie intégrale persistent encore, de nombreux facteurs sont venus contester sa crédibilité.

Cohabitations (2003)

texte "Quatre scénarios perceptifs"


Arnaud Théval - Projet Emmanuel Hermange

Emmanuel Hermange

historien et critique d'art

archives de la critique d'art

Figures de proximités

Je décidai que l'homme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes de son mouvement, une quantitié de force qui devait produire un effet quelconque dans sa sphère d'activité. [...] Qui de nous pense à marcher en marchant ? Personne. Bien plus, chacun se fait une gloire de marcher en pensant. [...] Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé. »
Honoré de Balzac, Théorie de la démarche (1833)

L'ensemble des projets réalisés par Arnaud Théval depuis la fin de sa formation à l'École régionale des beaux-arts de Nantes est marqué par la cohérence que leur donne une figure, celle de l'individu social. C'est-à-dire l'individu intégré dans son groupe, tel que Hegel l'a identifié dans une dialectique de la famille, opposée à une dialectique de l'individualité qui concerne la physique dite naturelle. Plus précisément, l'individu auquel donne corps Arnaud Théval est le produit d'une histoire théorique esquissée depuis Gustave Le Bon, et son intuition de la Psychologie des foules, jusqu'à Norbert Elias et sa Société des individus.

Proximités (2001)

texte "Figures de proximités"