Arnaud Théval, Invisibles

La permanence de l'altérité et le jeu des protocoles, par Arnaud Théval

Ce site web documente une démarche artistique construite selon des protocoles nés de contextes sociaux dans lesquels je m'immerge.  Un processus qui implique, par le verbe et la photo, des personnes issues de communautés diverses sur leurs lieux de vie, de formation ou de travail. L'oeuvre, fondée sur la relation, s'intéresse à notre rapport aux stéréotypes de représentations et d'appartenances à des groupes sociaux. Elle génère des installations in-situ, des multiples, des livres. Certains fragments sont également présentés lors d'expositions.  Son mode de présentation, ici, fait écho à son déploiement en plusieurs moments dans la sphère publique, et à la logique de variation de ses modalités d'apparition.

L'invention de soi en photographie, par Christian Ruby (philosophe)

Tout l’enjeu du travail d’Arnaud Théval tient dans la volonté de défaire cette servitude, tout en la défaisant habilement , afin de repenser à la fois l’individuation et le commun. Au cours d’un long travail avec les modèles, l’artiste subvertit la construction précédente pour mieux s’investir dans le champ de l’individuation. Autrement dit, il refuse de prendre le risque de localiser à nouveau les corps photographiés dans le partage (commun, consenti) policier des corps, et il se préoccupe de la production de formes d’individuation qui ouvriront par la suite à son travail sur un nouveau commun, sur l’espace public et la subjectivation politique.

Les figures d'Arnaud Théval, par Thomas Lemaigre (économiste et journaliste)

Éducateurs, concierges, intervenants sociaux, grands frères, etc., ils deviendront participants comme les autres. Tous sujets-objets. Le processus créatif n’en est pas moins toujours animé d’une très grande rigueur, ce qui va lui permettre de se dérouler en restant toujours ouvert, irrigué par un souci de remise en jeu et une réelle prise de risques avec les parties prenantes. L’œuvre, polarisée sur les rapports entre l’individu et le groupe, entre les individus dans l’espace public, veut provoquer quelque chose dans son environnement, à charge pour elle de tenter de l’intégrer dans sa logique, quitte à raviver les conflits ou les rapports de force en présence. Le social va réagir. La rencontre induit un effet retour forcément inattendu, qui va littéralement relancer l’œuvre.

Révéler l'usage, par Stephen Wright (critique et théoricien d'art contemporain)

Sans doute est-ce quelque peu inhabituel de parler d’usages et d’usagers de l’art. Pourtant, depuis quelques années, on assiste à tous les niveaux de la société à l’émergence d’une nouvelle catégorie de subjectivité politique : celle, éminemment équivoque il faut en convenir, des usagers. Leurs revendications sont désormais incontournables. Que ce soient des associations de riverains, des usagers de services, logements et transports publics, voire des usagers de drogues, ils font valoir des arguments dont le privilège cognitif s’appuie sur la seule expérience de leur usage. Ils contestent la culture de l’expertise qui domine notre société – qui en retour n’hésite pas à les disqualifier comme de simples consommateurs, insoucieux de l’intérêt général – non pas à partir d’une position de contre-expertise, mais à partir de la familiarité acquise par l’usage. Arnaud Théval est l’un des rares artistes à s’être penché dans l’immanence même de sa pratique sur ce phénomène en passe de transformer le rapport triangulaire entre l’individu, le collectif et le pouvoir au sein de la société.

Figures de proximités, par Emmanuel Hermange (historien et critique d'art)

L'ensemble des projets réalisés par Arnaud Théval depuis la fin de sa formation à l'École régionale des beaux-arts de Nantes est marqué par la cohérence que leur donne une figure, celle de l'individu social. C'est-à-dire l'individu intégré dans son groupe, tel que Hegel l'a identifié dans une dialectique de la famille, opposée à une dialectique de l'individualité qui concerne la physique dite naturelle. Plus précisément, l'individu auquel donne corps Arnaud Théval est le produit d'une histoire théorique esquissée depuis Gustave Le Bon, et son intuition de la Psychologie des foules, jusqu'à Norbert Elias et sa Société des individus.

L'événement du regard, par Stephen Wright (critique et théoricien d'art contemporain)

La force de l’installation est de nous situer – nous, passants, qui les voyons fuir – à la place du pouvoir obscur, qui éclaire sans être lui- même divulgué. Si ces images sont décalées par rapport au contexte qui pourtant leur confère leur sens, par une association d’idées assez spontanée entre représentation et lieu de monstration, on ne peut s’empêcher de les voir comme la figuration d’une réalité saisie spontanément sur le lieu. C’est cette fiction qui les transforme non seulement en éléments interrogatifs mais en indices de perception voire en catalyseurs du lieu : des objets anxieux, en attente d’un geste, d’une décision de notre part quant à leur présence à cet endroit ; quant à la présence de ce lieu à leur endroit. Ici, comme ailleurs, la démarche d’Arnaud Théval consiste à faire confiance à l’image – à sa puissance d’agir et d’inventer le regard en dehors de tout cadroir –, à faire confiance à sa capacité de provoquer, là où on la voit, l’avènement, l’événement du regard.