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L'issue - Super X - Manifeste Bleu - L'esquive - Sous la peau - La Peur bleue

 
Moi le groupe
L'issue
 

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l'issue

 


L’issue

2007_affiche 240 x 310 cm et palissade
Installée dans le sas extérieur long d’environ 50 mètres entre le lycée et la voie publique.

Lycée Rabelais, Fontenay-Le-Comte (extrait du projet) avec les lycéens de 1ère Bac pro maintenance.

D’emblée le collage entre l’architecture du lycée et les toits des ateliers reprenant ceux des usines me frappe, le « choc visuel » se poursuit avec la découverte du vestiaire des élèves de maintenance. Un vestiaire comme à la mine, avec des cages grillagées, cadenassées et un imposant lavabo commun au milieu. Avant de rencontrer ces élèves de maintenance, on m’explique qu’ils ont beaucoup de mal à être en bleu de travail, c’est dégradant. Notre premier face à face démarre avec la question de la tenue de travail, nous dérivons sur ce fameux vestiaire, pour eux, pas de problème pour se changer. À peine entré dans le vestiaire et c’est le premier accrochage entre un enseignant et un élève, déjà exclu il y a peu de temps. Le lieu révèle vite sa tension, plus tard d’autres élèves se bagarreront en attendant que le vestiaire ouvre. Sans détours, je leur demande de se changer comme à leur habitude, ils le font sans s’irriter de ce regard permanent sur eux, transformant leur intimité en mise en scène.
Ils échangent manteaux contre les blouses bleues et autres cotes de travail, mettent leurs chaussures de sécurité et gardent pour un moment encore leurs baskets à la main.

Le bleu sur le dos et les baskets à la main, leur image oscille entre deux identités. À ce moment précis, la paire de basket n’est plus cet objet banal mais le révélateur de chaque identité. Je remarque cette fragilité et leur demande de les garder à la main pour une visite touristique du lycée. Nous voilà dans l’atelier de travail, quelques portraits de groupes sous les yeux interloqués des autres élèves. Quelle direction prendre ? pas la grande cour, plutôt une sortie par la porte dérobée de l’atelier. En sortant, la situation est forte, je propose une photo de groupe. L’un des élèves m’interpelle en critiquant la forme même que prend le groupe, je lui propose de s’en détacher. Dans le même temps, dans mon dos, une scène attire toute leur attention. Ils sont captivés par un autre genre d’interpellation plus policier celui-ci. Ils m’oublient totalement. La tension est vive et l’inquiétude réelle, celle-ci devient centrale dans l’image que je retiens où cette double identité est en jeu au moment clé de la sortie.
C’est précisément dans le lieu de la sortie que je choisis de venir installer l’affiche. Un
couloir à ciel ouvert entre deux pavillons, un « no man’s land » entre voie publique et
lycée, servant de zone fumeur. Aucun enseignant n’empreinte jamais ce passage. Impossible d’y planter une palissade, c’est un accès pompier, c’est donc sur le portail que j’installe l’image. Il pleut le jour de l’accrochage, nous construisons le support en bois sous la pluie et sous le regard des élèves impliqués et détrempées. Certains m’aident à coller l’affiche, d’autres grillent nerveusement une cigarette en m’affirmant que l’affiche ne tiendra pas ! Et puis elle est grande cette image, ils prennent conscience du risque encouru et à la fois ils s’envisagent déjà comme des stars. Une semaine plus tard, l’enseignante ayant suivi le projet m’alerte sur l’état de l’affiche !
Elle est déchirée et ça s’accentue de jour en jour. La pluie et les bouts d’affiches décollées ont permis à d’autres de s’en prendre à cet intrus sur leur territoire. Je décide de faire retirer l’affiche et de venir en parler aux élèves. À ma grande surprise, ils sont fiers de la réalisation et rejettent la dégradation sur des plus jeunes jaloux qui n’ont rien compris. D’ailleurs si l’affiche devait être réinstallée, c’est au même endroit qu’ils aimeraient la voir. Le proviseur quant à lui souhaiterait la voir dans le hall de l’administration…Curieux renversement que produit cette photo des « mauvais élèves » à l’image si dégradée.


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Le vestiaire
2007_mémory interactif sur ordinateur.

Ce jeu est réalisé à partir des portraits individuels des élèves à deux moments différents de leur changement de tenue. Le protocole proposé est le suivant : j’ai filmé une phase de ces changements de tenues dans le vestiaire, puis 15 jours plus tard nous visionnons la séance et travaillons sur les gestes particuliers des uns et des autres, afin de mettre en boucle les différents gestes, transformant la ritualisation en chorégraphie.

Les deux photos retenues par élève sont celles dans lesquelles s’opèrent quelques glissement entre les deux phases, parfois une paire de baskets remplace les chaussures de sécurité, parfois la tenue civile est complétée avec des chaussures de sécurité. Cette situation d’image est singulière, puisque tout le groupe assiste au changement de tenue individuel, avec beaucoup de respect les uns pour les autres. Pour renforcer cette relation à chaque individu dans le cadre de ce jeu, je leur demande de m’envoyer par mail, un élément sonore représentatif pour chacun. Ils puisent dans des bruitages d’un ordinateur pour me proposer une « illustration » individuelle. Cet élément est mon point de départ pour créer en mixant d’autres sources sonores, un portait musical juxtaposé à leurs photos.

Le but du jeu est de reconstituer des duos d’identité, constitués de deux images différentes de l’élève et représentant d’une certaine façon cet état d’entre-deux.

 

 
 
Moi le groupe
Super X
 

 

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Super X
2007_affiche 250 x 335 cm + construction d’une palissade
Installation dans la cour du lycée Professionnel.

LYCÉE BERTIN, SAUMUR (extrait du projet)
Avec les lycéens de 1e Bac pro Hôtellerie

Deux heures de retard, des bouchons en quittant Nantes. Les lycéens du Bac pro hôtellerie de Saumur ne m’en tiennent pas rigueur. Volubiles, ils se livrent même une
heure et demie durant. Leur futur métier, les contraintes de leur formation, tout y passe dans cette salle de classe dont j’ai cassé le bel ordonnancement en agençant les tables en cercle. Il faut qu’ils se gomment, m’expliquent-ils. Cheveux rouges, gourmettes, piercings, tatouages, tout doit disparaître... Leur image doit être la plus lisse possible pour s’effacer derrière la carte des menus. Paradoxe d’adolescents qui, dans leur vie quotidienne, se construisent avec divers instruments, tout en se déguisant en « pingouin » à l’école. Ce costume, c’est pourtant leur fierté. Les serveurs, corps d’élite de l’établissement scolaire, sont parfois traités de « bourgeois » par leurs camarades d’école. Forcément, ils ont l’impression d’être un peu de la haute.
Je leur demande dans quel lieu clé, ils souhaitent que je réalise une photo de groupe.
Devant Super U, répondent-ils en choeur. Super U, là où ils achètent leurs sandwiches, leurs bières, là où ils se lachent, où ils aiment se retrouver. À mesure que nous gagnons l’endroit à pied, le groupe se scinde en deux. Les Super favorables et les Super contre, l’enseigne de l’hypermarché est évidemment bien loin de représenter leur corps de métier. On ne joue pas avec ça, protestent certains. Je décide de mettre un terme à cette journée plus que productive. Une semaine plus tard, me voilà de retour. Le groupe est très motivé. Tous ou presque ont revêtu leur tenue de travail comme je le leur ai demandé huit jours plus tôt. Dans cette journée de prise de vue, je procède à quatre séances : une dans la salle du restaurant d’application, une où ils doivent libérer leurs gestes, une où ils montrent dans la main les objets qu’ils doivent retirer durant le travail et une desdits objets, il s’agit presque d’un hold up sur leur intimité. Je les embarque sur une terrasse interdite aux élèves. J’aime travailler ainsi, en transgressant sans trop le savoir les règles du jeu. La moindre bosse permet souvent d’aller vers quelque chose d’inattendu. Quand je stoppe la prise de vue, j’aperçois au fond de la cuisine un panier de linge sale avec trois sacs de couleurs bleu, blanc et rouge. Comme une collision avec les couleurs du logo Super U... Je le prends en photo.

Le résultat de ces différentes phases de travail est présenté le 13 septembre 2007 à Saumur. Une immense affiche, en exemplaire unique, est plantée dans la cour du lycée sur une palissade dressée pour l’occasion. J’ai cherché un lieu susceptible de faire naître de la tension, un endroit qui génére la polémique. Au milieu de la cour, je prends tout le monde au dépourvu. Les élèves photographiés qui se voient grandeur nature, leurs camarades des autres filières, le proviseur et tout le corps enseignant. Je ne cherche plus seulement l’adhésion à une oeuvre artistique, mais un choc sensible. Personne ne peut toucher plus à cette affiche. Tu l’enlèves, tu touches à une histoire. À la mémoire.

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Moi le groupe
Manifeste Bleu
 

 

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Manifeste Bleu
LYCÉE BERTIN, SAUMUR (extrait du projet)
Avec les lycéens de 1e Bac et Terminal BAC pro Menuiserie

Manifeste Bleu
2007_affiche 250 x 350 cm + construction d’une palissade
Installation dans la cour du lycée Professionnel.

Que puis-je comprendre d’eux, autrement qu’en me satisfaisant d’un récit technique, d’un savoir faire renvoyant à un catalogue d’objets (portes, fenêtres etc.). Autour d’une table, c’est la langue de bois et une certaine retenue, voire une gêne qui dominent. Sur le terrain de l’atelier, les corps « prennent forme », les habitudes d’un esprit de corps semblent surgir. Lors de notre visite des ateliers, un enseignant de peinture nous raconte que ce que l’on voit « in fine » d’un chantier, ce sont les finitions en peinture, pas le travail des menuisiers. Aucun ne bronche – un écho au discours de l’administration qui évoque cette discrétion de ce corps de métier – nous poursuivons. Ils me montrent leur boîte à outils, symbole d’une appropriation individuelle du métier. Après une série de portraits dans l’atelier, je leur propose de faire des images du groupe en extérieur. À la vue de tous, ils prennent la pose. L’image que je retiens est celle dans laquelle apparaît un « esprit de corps », au sens d’une appartenance à un groupe social déjà bien inscrit dans le corps de l’élève. Tous mettent les mains dans les poches du bleu, sauf un qui debout sur sa boîte semble vouloir éviter l’amalgame au groupe – j’apprendrai plus tard que c’est le seul élève du groupe à abandonner la filière !

Cette représentation contient un réflexe inconscient du groupe, dont les postures corporelles portent déjà l’empreinte d’un corps de métier. Après plusieurs discussions avec les enseignants, il apparaît que cette attitude est combattue en atelier, elle renvoie une image d’inactivité ! Néanmoins, ils l’adoptent collectivement en toute liberté, pour une représentation dont ils savent qu’elle va être exposée. Cette image est porteuse de la suite du projet, elle contient le potentiel d’une prise de position physique du groupe dans l’espace public du lycée, une inversion de tendance.

 

 

 

Manifeste Bleu
2007_affiche 40 x 60 cm (pliée en quatre)
Diffusée à l’entrée dans le lycée le jour de l’installation.

Ce « manifeste » est un multiple imprimé à 1 000 exemplaires, revendiquant les différentes actions menées avec les menuisiers dans l’espace du lycée. Suite à notre première rencontre, je leur propose de construire des formes avec leurs boîtes afin de les engager avec leurs compétences et leurs sensibilités dans le projet. Les lieux retenus sont ultra-symboliques : la sortie du lycée, où la forme cercle retenue enserre le portail créant ainsi un effet d’ouverture – image renvoyant aux grèves ouvrières – paradoxe de la situation, l’ouverture bloque le portail et génère une situation de crise. Ce moment est précisément celui où tous les élèves sortent du lycée. Les discrets menuisiers deviennent le centre de toutes les interrogations et des regards incrédules de tout le lycée. Nous résistons aux injonctions de lever la forme, pour finir les portraits sur la forme ronde. Suite à cette première « construction », le groupe est galvanisé et conscient de sa forte cohésion. Les deux autres lieux retenus sont l’atelier (ils réalisent une larme, sous les yeux stupéfaits des premières années) puis ils choisissent de réaliser un rectangle dans le bureau du proviseur. Ce dernier étant absent, ils se retournent vers celui du proviseur adjoint – qui accepte – et réalisent le rectangle passant sous le bureau. En partant, l’un d’entre eux laisse sur le bureau une étoile en bois. Aucune emprise ne semble contraindre ce groupe, sous leurs apparences calmes et réservés, ils se révèlent audacieux et s’engagent en toute liberté.


 
 
Moi le groupe
L'esquive
 

 

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L’esquive
2007_affiche 322 x 435 cm + construction en bois.
Installée sur le bâtiment des élèves du lycée professionnel, au-dessus d’un préau.
Avec les lycéens de la filiale Mise en Œuvre des Plastiques au lycée Le Mans Sud 

LYCÉE LE MANS SUD, LE MANS (extrait du projet)
Avec les lycéens de la filiale Mise en Œuvre des Plastiques

 

Les « MOP », c’est comme ça qu’on les appelle. Dans cette énorme cité scolaire de 2000 élèves (dont 500 en filière professionnelle), j’ai travaillé avec cette section du lycée Le Mans-Sud. « MOP » signifie « Mise en oeuvre des objets plastiques ». Par extension, c’est le surnom qu’on a collé à ces élèves qui apprennent à régler des machines et à s’assurer de leur bon fonctionnement. Nous entamons la discussion dès mon arrivée dans la classe, mais je sens bien vite que ces adolescents sont dans une position de défiance à mon égard. Je décide de réaliser une série de portraits d’eux, en « tenue de ville ». Tous sont très stylés. Flingues, panthères, tête de mort, pitbull, les différents motifs qui ornent leurs vêtements relèvent d’une esthétique qui contraste avec leurs personnalités apparemment cool.

 

Je leur propose ensuite de me conduire à leur atelier afin d’effectuer d’autres photos, en bleu de travail cette fois. La lutte commence. « On n’a pas la clé de la salle, Monsieur. » « Pas grave, je vais la demander à votre professeur ». Je m’exécute. Une fois à l’intérieur de l’atelier : « On n’a pas la clé des casiers, Monsieur. ». « Pas grave, je vais les demander à votre professeur ». Je sais qu’ils se moquent de moi : « Tant pis, c’est fini pour aujourd’hui. On arrête, on va manger. » Au self, je m’assieds à leur table, les interroge sur leurs goûts musicaux, parle « Ipod ». Ils me prennent pour un ovni. La semaine suivante, sur les quatorze élèves avec qui j’ai théoriquement rendez-vous, dix sont aux abonnés absents ! Puisque je suis là je vais quand même faire quelques photos avec ceux qui sont présents. Je transforme leur atelier en terrain de jeu. En apprentissage, les MOP sont généralement en binômes et se crient des trucs d’un bout à l’autre de la machine. Lors de la séance, je leur demande donc de rattraper des objets. « Pourquoi ? », me questionnent-ils. Ce sera une surprise. Je quitte les quatre élèves à midi, mais avant de reprendre la route, je passe voir le proviseur en réunion avec ses professeurs d’ateliers. Je leur propose de revenir à l’improviste afin de « surprendre » les élèves dans l’usine.

 

Ce que je fais effectivement quelques jours plus tard. Là, ils sont coincés, mais leur refus est tenace. « Qu’est-ce que vous allez faire de notre image ? Et puis, en bleu de travail, c’est pas nous... » Pour preuve, un élève a été jusqu’à reproduire le sigle Nike avec du Blanco sur ses chaussures de sécurité. Je m’interroge : je continue ou j’arrête ? Si j’arrête, c’est une défaite pour tout le monde, c’est inopérant d’un point de vue intellectuel. Je trouve un compromis : « Si vous ne voulez pas poser en bleu de travail, c’est qu’il y a une raison. Ce refus, je veux que vous l’assumiez dans l’image. » Je prends donc une série de photos. Certains se la jouent « caïds », d’autres n’en ont rien à faire du projet et se positionnent en retrait. J’en garde une, réalisée dans les dix premières minutes de la séance. J’y vois une transcendance qui est de l’ordre du mannequinat. Je la retravaille plastiquement, la bleuit. Plus tard, je leur montre l’image du projet, leur demande s’ils veulent bien que je l’affiche dans le lycée, ils n’y sont pas opposés. Ce sont même leurs professeurs qui placardent sur la palissade l’image de leurs élèves. Dans un deuxième temps, je réalise un jeu vidéo « Dégriffmop » dont le principe consiste à aider les « MOP » à retrouver leurs marques. Le jour de la présentation du jeu, il n’y avait aucun absent.

 

 

 

 

 

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Moi le groupe
Sous la peau
 

 

SOUS LA PEAU
2007_affiche 263 x 373 cm + construction
Installation dans le hall d’entrée du lycée Professionnel.

LYCÉE LENOIR, CHATEAUBRIANT (extrait du projet- diaporamas en construction)
Avec les lycéens de 1e BEP Conduite et services dans les transports routiers

Devenir routier ! l’imaginaire tourne à fond, mais je ne sais pas du tout où en sont les élèves avec ça ? Je ne suis pas déçu par l’accueil de la « bande de gars », pas de retenu dans nos échanges le tout dans une ambiance de franche camaraderie. Ils revendiquent l’appartenance à ce rêve de liberté, de puissance sur la route, l’amour des grands espaces et des peluches. Pourtant ils hésitent : à habiter le rôle, en récusant l’imagerie stéréotypée du gros bras dragueur et à se défaire du cliché de la cabine de camion décorée de peluches, de posters et de la fameuse plaque personnalisée au pseudo du camionneur ou à franchement y adhérer comme une marque de fabrique, une identité quasi clanique, une fierté transmise de génération en génération.

Lorsque, je leur demande de me conduire dans leurs espaces de travail du lycée,comme une évidence, ils décident de me montrer leurs chambres à l’internat Je découvre les murs décorées de posters de camions, de dessins de moteurs, des draps de bains aux motifs de camions... Ils habitent leur rêve en permanence et tout dans le lycée les y conduit. L’atelier de mécanique et les autres salles de travail sont aussi décorés avec des posters de camions de différentes générations. Chacun a pourtant sa préférence, de la bétaillère au superbe truck américain et tous ont déjà choisi leur surnom pour la plaque à mettre derrière le pare brise.
Le portrait collectif révèle un groupe homogène dans lequel l’agressivité des plaisanteries est la norme. Mais ce groupe n'a pas une image qui s'impose pour afficher son appartenance à l'univers des routiers. Pour ma seconde venue, je leur demande de venir avec leur peluche qui sera de tous les voyages. Je choisis un lieu clos et clé dans leur espace de formation : le pont qui sert à décharger les marchandises. À la stupeur générale, je leur demande de poser torse nu. Le groupe accepte, mais tous ne le feront pas. La situation devient électrique, il fait froid. Les autres élèves et enseignants des alentours sont estomaqués, un geste de défi d’un élève routier au premier plan et la situation s’arrête très vite.

Puis j’incruste virtuellement sur chaque élève un tatouage choisit par celui-ci, rejouant ainsi le cliché du routier tatoué et costaud. Sauf que la réalité de ces corps-là et les motifs de leurs tatouages ne correspondent pas complètement à l’attente. Cette distance opérée par le subterfuge de l’oeuvre touche à nos croyances envers des clichés portés par les futurs routiers eux-mêmes ou projetés par ceux qui les regardent, ceux qui les forment et ceux qui les font rêver. Cette part d’invisible, cette adhésion à une identité partagée, c’est « sous la peau » qu’elle se trouve, une incrustation lente et certaine, dont l’oeuvre ici se joue.

Le lieu que je choisis pour inscrire l’oeuvre dans le lycée est le hall incontournable de l’entrée. Je construis une palissade du sol au plafond devant le local de la vie scolaire. Cette construction va par l’espace qu’elle produit, provoquer le regard de tout le monde. Lors du collage de l’affiche, les élèves routiers demeurent invisibles, cachés, rouges de honte. Les autres sont scotchés, entre incrédulité, ironie et jalousie. Certains enseignants sont très virulents sur le fait même de l’oeuvre, d’autres interpellent le proviseur : « Vous osez interdire les filles en mini-jupe et le nombril à l’air ! et vous autorisez les routiers torse nu !!! ». La presse en fait sa une : « les poids lourds en tenue légère ». Pour le vernissage, j’ai fait imprimer un poster de la même image, que tous ont fièrement dédicacé.

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Moi le groupe
La peur bleue
 

 

 

La peur bleue
2007_jeu de cartes / bataille de 32 cartes avec étui en plastique.
Cartes imprimées par les élèves imprimeurs et étui réalisé par les élèves en plasturgie du Lycée Le Mans Sud.
Réalisation graphique : Anima Production / Jean Depagne

LYCÉE LÉONARD DE VINCI, MAYENNE (extrait du projet- diaporamas en construction)
Avec les 48 lycéens de 1e BEP pro Métiers de l’imprimerie.

Suite aux rencontres avec l’équipe administrative et avec des élèves « poissons pilotes d’un mercredi après-midi » et sans que nous ayons trouvé une possibilité de réunir une classe pour le projet, c’est donc les 48 élèves de la section qui seront, selon leur volonté, dans le projet.
Le jour de ma venue, je « débarque » en plein cours de l’atelier d’imprimerie. Les élèves travaillent par petits groupes de 4. Ils ne sont pas au courant (me disent-ils) de ma venu. J’engage le projet dans une relation de un à un. La relation au groupe ne tient pas, personne ne semble y tenir. Je propose à chaque élève, après lui avoir expliqué le projet, de faire une série de portraits – en bleu, en civil, en état de pause – tous acceptent.
Puis surgit l’accident, une élève ayant une côte à moitié ouverte, le bas flottant, se fait marcher sur « le bleu » par une autre élève. Cette situation me frappe, elle fait apparaître une forme nouvelle qui  projette l’image de l’élève dans un univers majestueux, une reine. De la timidité à la grandeur de la figure évoquée, le drapé du vêtement permet l’incroyable écart.
Je propose à tous les élèves de porter leur bleu de travail à l’envers, une sorte de recto/verso à l’image. Je réalise des portraits individuels et des scènes de petits groupes. Ils investissent la situation individuelle très fortement, sans retenue. Mais rien dans les images de groupe puisqu’il n’y a pas eu de situation de groupe à proprement parlé, le projet se concentre sur cette crispation autour de l’individu en opposition à la figure du groupe.
Le travestissement proposé pointe leurs capacités à habiter le bleu comme ils le souhaitent. Une proposition qui rend le corps insaisissable, un corps et un caractère accentués par le jeu du retournement (parfois c’est l’inverse qui se produit, l’équilibre est fragile). La fierté des figures est palpable, même si au début c’est bien l’aspect ridicule qui surgit. Certains enseignants ne manqueront pas de témoigner de leur inquiétude face à « l’image » que peut renvoyer ce projet vers les entreprises partenaires du lycée. La tension ou la peur autour de ces images et de leurs usages sont en permanence remis sur la table des discussions. Y compris le jour où tous sont réunis pour la première fois, pour le projet  – 8h00 à 10h00 un vendredi matin -, je peux aborder les enjeux du projet en montrant les images à tous et voir s’ils acceptent ou pas la proposition. La présence des élèves est un marqueur de l’intérêt et de la curiosité qu’ils accordent au projet. Ils acceptent, sans réserves.

« La peur bleue » montre des élèves qui s’affichent dans un jeu de double identité, deux figures mêlées, entremêlées. Toutes les projections sont désormais possibles, le corps n’est plus contraint à assumer ce difficile statut de l’ouvrier  - ce passage de l’empêchement à la fiction permet d’échapper au stéréotype.