2005
affiche 250 x 200 cm
Lycée Léonard de Vinci, Montaigu
Une classe est un rassemblement arbitraire d'individus qui, même s'ils sont appelés à faire corps sur la photo annuelle, ne constituent pas forcément un groupe, encore moins un ensemble choisi. Lorsqu'il s'agit d'en composer le cliché, l'agencement des différents élèves est largement imposé par le photographe qui se soucie surtout d'équilibre visuel et de symétrie. Les amitiés réelles ne résistent pas forcément à cette mise en ordre impérative ; à l'inverse, certains rapprochements physiques sur l'image ne signifient aucune affinité réelle.
Ici, le cheminement adopté fut inverse : chacun était invité à désigner son ou ses partenaires et à leur adresser un geste signifiant leur lien. En quatre heures d'échanges intenses se dessina ainsi une carte du tendre de cette classe - carte hétérogène, composite, qui révéla plusieurs sous-groupes, distingua des individualités excentrées et quelques figures communes à plusieurs unités ; bref la complexité réelle des interactions et des liens tissés au sein d'un lot d'individus rassemblés initialement selon une logique purement administrative.
Ce schéma mental est proprement irreprésentable. Le dessin en propose tout juste une esquisse. Quant à la photographie de classe, avec sa géométrie linéaire, elle est incapable de restituer en une seule image ces fractures partielles, ces chevauchements, ces arrière-plans et ces secrets. Le cliché présenté ici atteste seulement de la réalité du travail entrepris et de l'impuissance de la photographie à raconter de telles histoires. Sylvain Maresca.
2005
affiche et palissade 240 x 308 cm
Lycée Renoir, Angers
Ils sont là, du moins certains. Regroupés plutôt que disposés, ils nous tournent le dos. Que font-ils ? Peut-être se demandent-ils ce qu'ils font là, ou encore pourquoi le photographe les laisse ainsi à ne rien faire, ou plutôt sans leur dire ce qu'ils doivent faire. C'est un moment de flottement. Ils essaient de décider quoi faire. Plusieurs petits groupes se font et se défont, sans jamais cesser de faire corps. Les dos sont tournés vers tous les extérieurs, en guise de protection. Ils attendent, discutent et se protègent.
La seule consigne donnée par le photographe était : « Mettez-vous où vous voulez. »
Ils ont choisi cette pelouse située à l'entrée du lycée, devant laquelle ils passent chaque matin. A droite, le bâtiment de l'administration ; eux prennent à gauche. Leur intention était donc de s'afficher sous les fenêtres du proviseur. Mais ils attendaient du photographe qu'il les mette en place pour le cliché. De nouveau, il a préféré les laisser libres d'élaborer une disposition appropriée. Ils déambulent dans cet espace d'ordinaire interdit, en proie à une indécision teintée d'inquiétude. Leurs discussions vont bon train mais, sans directives ni leader parmi eux, elles ne débouchent sur aucune action. Ils tournent en rond.
« Classe » : le mot renvoie à l'armée, qui appelait les jeunes hommes par classes d'âge. Si bien que la matrice originelle de la photographie de classe, c'est l'alignement de la troupe au garde-à-vous devant l'officier qui la passe en revue. Or, sitôt que le général ou le sergent a ordonné « Rompez », la troupe se débande, s'éparpille ou s'agglutine en petits groupes, de préférence le dos tourné contre les gradés, comme pour mieux signifier la récupération d'un degré, même limité, de liberté, ou alors l'inertie d'individus laissés sans ordres. Que faire quand on ne vous dit plus quoi faire ? Ici, dans un univers beaucoup moins coercitif que l'armée, les élèves livrés à eux-mêmes éprouvent la liberté qui leur est offerte, ils l'investissent de leurs conciliabules, ils s'interrogent sur le sens de cette situation inédite. Lorsque le photographe décide de photographier ce moment de flottement, il fige un instant saisi dans le ballet minimal de cette troupe abandonnée à elle-même. et attribue aux élèves une décision qui a dû traverser leur esprit, parmi toutes les options possibles : tourner le dos à la photo de classe. Sylain Maresca.
2005
affiche 200 x 268 cm
Lycée Douanier Rousseau, Laval
Classiquement, la photographie de classe est structurée par l'alignement : les élèves sont disposés les uns contre les autres, en plusieurs rangées étagées, afin d'une part de compacter l'ensemble et d'autre part de rendre pleinement visible le visage de chacun. Dans cet agencement qui fait corps, seuls les visages s'individualisent. La classe devient un corps massif, collectif, émaillé de visages distincts. Pas de gestes, pas d'interactions physiques entre les élèves, sinon la pression des épaules serrées les unes contre les autres, pas de regards entre eux : tous doivent se concentrer vers l'objectif. Sans parler du sourire qui homogénéise artificiellement les humeurs personnelles en une illusion de joie commune.
Ici, le photographe a encouragé la manifestation des affinités individuelles, au bénéfice du faible effectif de la classe, composée de surcroît uniquement de filles. Elles ont accepté de théâtraliser leurs liens au moyen de gestes démonstratifs et de les afficher dans l'espace public du lycée. Le hasard a fait le reste et propulsé ces jeunes filles en pleine figuration de leurs sentiments dans le bureau du proviseur adjoint, prêt à risquer cette confrontation peu ordinaire. Lui voulait un portrait de fonction, tandis qu'elles s'amusaient à extérioriser la sensualité de leurs attirances. Il en est résulté un joyeux désordre dans un lieu dévolu d'ordinaire à l'autorité et aux confrontations hiérarchiques entre l'adulte et les adolescents. Une sorte de bouleversement burlesque, l'instant de la prise de vue.
Bouleversement dont non seulement l'image conserve la trace, mais encore qu'elle a affiché en grand format dans le hall du lycée, aux yeux de tous. L'incrédulité fut la réaction la plus partagée : collage ! photomontage ! Cette photographie réalisée sans tours ni complications techniques a été suspectée de tous les artifices. Son ambiguïté a alimenté certains procès en sous-entendus : et si c'était une photographie de propagande au profit de l'administration ? Le jeu badin qui avait lui avait donné naissance tournait court et révélait de réelles tensions. Sylain Maresca.
Partis de la photo de classe habituelle et par une habitude bien acquise, les élèves se sont disposés comme il se doit, là où il se doit, pour composer l'image sur mesure. Puis ils ont attendu que le photographe fasse le reste. Mais il n'en a rien fait. Alors le doute les a saisis, puis l'ennui - l'école ne les a pas habitués à de tels temps morts imprévus. L'un après l'autre, ils ont quitté la scène de l'image toute faite, qui s'est trouvée ainsi décomposée.
Une fois déserté ce lieu obligé de la photographie de classe, tous les lieux leur étaient ouverts. Ils se sont donc mis à explorer le lycée, des sous-sols jusque sous les toits, arpentant de préférence les lieux obscurs, désaffectés ou impraticables, comme s'ils cherchaient à défier les règles de sécurité tout autant que les conditions requises pour la prise de vue photographique. Ils en sont même venus à s'enfermer dans le noir. Leur errance s'est arrêtée dans ces combles où un minimum d'éclairage s'offrait au photographe. Cadrage à la chambre de grand format, tons chauds et contrastés du clair-obscur : ces traits formels de l'image, d'un classicisme affirmé, sont néanmoins contredits par l'alignement trivial et purement fonctionnel des tuyaux et câblages. Dans ce lieu à la fois inhabituel (interdit même d'accès) et incommode, les élèves ont été laissés libres de prendre part à l'image ou pas, de se placer au premier rang ou de s'effacer vers le fond. Ces décisions individuelles ont fini par composer un ensemble - au sens où l'on parle d'un « ensemble vocal » - plutôt qu'une classe ; et même un cercle , vu le faible effectif et la connotation de secret attachée au contexte. On dirait une troupe de théâtre posant derrière les cintres, ou la réunion d'une cellule clandestine, ou encore d'une bande d'internes ayant déjoué la vigilance des surveillants pour s'offrir une petite réjouissance secrète. Dans cette image, toute idée d'autorité ou d'institution a disparu ; il ne reste que leur effacement, ou plutôt leur négation symbolique car cette mise en scène a bel et bien été autorisée par l'institution, à titre exceptionnel.
A circonstances exceptionnelles, traitement exceptionnel : la photographie est à présent exposée dans le Centre de documentation du lycée, collée à même le mur. Ses grandes dimensions ont même obligé à déplacer le vénérable portrait de Gabriel Guist'hau. Désormais, les deux images se côtoient : d'un côté, le tableau du génie historique de l'établissement, de l'autre la photo de ses occupants actuels ; d'un côté, l'héritage officiel du lycée, de l'autre, ses territoires secrets. Grâce à cette photographie, le lycée affiche pour la première fois la mémoire visuelle de ses élèves. Car, si l'institution scolaire a été à l'origine des photos de classe, si elle en a réglé le rituel et organisé l'économie depuis les années 1920, elle n'en a pas toujours conservé de traces, du moins pas systématiquement, laissant aux familles intéressées le soin de s'approprier ces clichés annuels. Les photos de classe sont avant tout des photos d'élèves. Elles intéressent les élèves et leurs parents, secondairement l'école qui leur sert de cadre. Ici, au contraire, le lycée s'approprie cette image d'élèves, qui pourtant ne comporte aucune signe visible de son inscription dans l'espace scolaire. Etrange retournement. Sylvain Maresca.
2005
affiche et palissade 235 x 316 cm
Lycée Colbert-de-Torcy, Sablé-sur-Sarthe
A Sablé se dégagèrent deux formes de recomposition différentes de la classe, utilisant le même dispositif du cercle ou de la phalange compacte. La première était volontaire, dynamique, tandis que la seconde était davantage subie, protectrice.
A l'occasion, surtout lorsqu'elle est emmenée par un ou plusieurs leaders, une classe peut se transformer en équipe, d'autant plus soudée que la victoire lui sourit. Dans leur recherche de manières différentes de se tenir ensemble et de lieux nouveaux pour s'y déployer, les élèves ont retrouvé ici les gestes de l'équipe victorieuse qui fait corps autour de son champion. Sa force collective permet même de le soulever dans un élan qui se veut irrésistible. Démonstration de force et d'unité tout à la fois. Chacun se fond dans le corps du groupe et vibre à l'unisson. Que cette mise en scène reflète une réalité, que le héros en soit vraiment un dans cette classe-là, peu importe : c'est le cliché qui compte. Les élèves savent y faire... Ce regroupement dynamique dégage une telle force qu'il peut servir à l'occasion de protection. Ce fut spontanément la disposition - en cercle compact, tournés vers l'intérieur et se tenant les uns les autres - adoptée par les élèves pour assumer la tension suscitée par leur désir, délibérément provocant, de faire irruption dans la salle du conseil de classe. Deux cercles s'emboîtent l'un dans l'autre : celui, englobant, des enseignants réunis pour statuer sur la réussite individuelle des élèves, et celui, englobé, comprimé, des élèves, menacés de se trouver ainsi encerclés par leurs censeurs. La tension est palpable dans cette scène qui tient un peu du conseil de révision, au cours duquel l'appelé se faisait jauger par les militaires en charge du recrutement. Sauf qu'ici la classe est entrée en force et fait masse collectivement, là où le seul collectif devrait être celui des enseignants. La confrontation de ces deux collectifs - d'abord tendue, puis teintée d'amusement - n'a duré que quelques minutes. Cette transgression a été permise par l'intervention exceptionnelle du photographe, générateur d'une confrontation hors de la routine scolaire, dérangeant son organisation et ses secrets. Puis les enseignants ont repris l'examen des résultats de chaque élève, résumés sur l'écran par un diagramme - troisième cercle dans l'image. Sylvain Maresca.
un accrochage intégrant l'idée d'une sorte de reconstitution «à distance» et «hors contexte» de ce que l'on pourrait nommer l'architecture mentale des lycées, viendra faire écho à l'architecture fortement identifiée du lieu et nourrir encore cette réflexion «multipistes». Judith Quentel