L'enfant, la mort et l'animal

Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), CPM
Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), CPM

L'enfant, la mort et l'animal
Texte et photographies de l'artiste
32 pages, format 20 x 27 cm
Graphisme : François Marcziniak
publication du Centre Photographique Marseille
2020

L'animal occupe malgré nous le moindre espace de nos vies ; réellement, métaphoriquement, graphiquement ou dans l'imaginaire. Il devient ici une figure de l'altérité, un vivant autre entre moi et « les habitants » qui ouvre la voix à des récits intimistes. Je découvre qu'il est à la fois un véhicule de douceur, un réconfort ou qu'inversement il suscite de la peur et de l'effroi. Il est souvent notre première expérience de la mort. Mais grâce à lui, celui qui souffre devient celui qui sauve et celui qui subit une forme de domination spatiale ou/et économique devient celui qui la ré-organise autour d'autres fragilités. L'animal ou le récit qui se fait avec lui, offre un écart sur les situations vécues et ses représentations.

Ce récit mêle des récits d'habitants de ces cités populaires des quartiers nord de Marseille et mes propres souvenirs, ceux d'une enfance aux pieds d'autres immeubles, toujours au bord de la ville là où l'animal vient se frotter à notre culture dévastatrice.

« Son visage raconte. Elle parle peu. Dans sa cité minière, ses animaux domestiques étaient des dindes, des chèvres et des cochons. À onze ans, les jeunesses hitlériennes la chassent de son Alsace natale, laissant derrière elle tous ces animaux de basse cour. La guerre chasse tout, ses souvenirs aussi. Les convois en train, la vie nouvelle, sans retour possible. Sur son mur, un chien berger en point de croix, ce n’est pas un berger allemand non c’était un malinois, me précise-t-elle. Elle murmure que parfois on vit mieux au milieu des animaux qu’au milieu des hommes. Ses yeux vont lentement de mon visage à la fenêtre et racontent ce que les mots peinent à nommer. L’appartement est calme. En contrebas les abattoirs sont fermés. Depuis son appartement, on distingue nettement son organisation spatiale. Ils arrivaient par convois entiers et attendaient leur tour. Le plus dur confie-t-elle c’était d’entendre pleurer les animaux que l’on tuait. Les chevaux sentaient la fin arriver, ça se voyait à leur agitation. Le pire c’étaient les cris des porcs. S’il y avait eu une horloge dans la pièce nous aurions entendu son mécanisme, mais il n’y en a pas et seules nos respirations rythment ce silence. Les objets qui décorent sa vitrine ne sont pas les siens. Sauf le cadre avec la photo du chien sautant un obstacle imaginaire. Il s’anime, il aboie, sort du cadre et vient lui lécher les mains. Elle a fermé ses yeux et elle sourit. « Quand même ce chien était formidable» dit-elle. Quand elle s’est cassé le fémur personne ne pouvait l’approcher. Il la protégeait. Il était intenable, presque sauvage. Après sa mort, elle n’a plus voulu d’animaux. Trompe la mort. »

Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), centre photographique Marseille.
Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), centre photographique Marseille.

« D’un lézard l’autre, sur le balcon un gecko me fuit. Le bocal est prêt pour celui qui se tortille dans ma main. Il est vert émeraude, sa gueule est largement ouverte prête à se refermer sur mes doigts pour me faire lâcher prise. Je résiste à la crainte de sa morsure. Son corps s’est d’un seul coup immobilisé, ses pattes sont lâches, il se transforme en objet inerte. Sa ruse ne prend pas, il le comprend et s’agite de plus belle en déféquant dans le creux de la main. Mon père sort le bocal du sac en plastique qui le protège, puis dévisse son couvercle. L’opération est délicate, il s’agit de ne rien renverser du formol avant d’y plonger la bestiole. Immédiatement saisi par la mort, le lézard nage au ralenti dans le liquide visqueux. Ses derniers gestes sont une danse funèbre, son immobilité devient éternelle. Dans la bibliothèque de ma chambre, le lézard prend place à côté d’autres objets, mais déjà ses couleurs somptueuses l’ont abandonné pour un gris terne lugubre. Dans le bocal, il n’y a plus que l’idée évanouie d’avoir capturé le roi des lézards. Étrange souvenir, dans les forêts obscures de mon imagination, ces correspondances commencent à me jouer des tours. »

Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), centre photographique Marseille.
Arnaud Théval L'enfant, la mort et l'animal (2020), centre photographique Marseille.

Ce texte est l'une des formes de mon travail de résidence mené dans les quartiers nord de Marseille avec les protagonistes, résidents ou non de la cité Campagne Lévêque et avec des lycéens de seconde du Lycée Saint-Exupéry. Il a été initié par le Centre Marseille Photographie répondant à la commande de 13 Habitat. Depuis la fin d'année 2017 jusqu'à aujourd'hui en 2020, les animaux ont traversé mon paysage grâce aux récits des habitants dont la rencontre a pu se faire grâce à un protocole de correspondances dont la mise en oeuvre a été réalisée et animée par Octavia De Larroche. Des mots, des dessins sur des enveloppes et quelques photographies ont constitué une base pour nos rencontres sur le terrain intime de leurs appartements. D'un intérieur un musée, mon travail s'est déplacé sur le champs de la collection du Muséum d'Histoire Naturelle de la Ville de Marseille afin d'explorer ses réserves et de les confronter aux peurs animales émergeants dans les récits des lycéens, extraits avec passion par leurs enseignantes Eve Decolin et Guylaine Vaihlen. Géraldine Arlet m'a assisté pour les lumières, Jean Schneider pour le design d'une maquette d'appartement et la Maison pour tous de Saint-Louis a accueilli certaines rencontres. Les travaux de Michel Pastoureau, le livre « Sur la piste animale » de Baptiste Morizot ont irrigué mes connaissances et mon imaginaire sur nos relations à l'animal, sans oublier le poème de Jacques Prévert « Pour faire le portrait d'un oiseau ». Un grand merci à Éric Guidimard et Flore Gaulmier pour leur accueil, et à Zoé Théval pour ses relectures et autres conseils éclairants.