Le tigre et le papillon

Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet
Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet

Le tigre et le papillon
160 pages
12 x 19 cm
Éditions Dilecta
2019

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Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet
Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet

« Sur les murs d’une des cellules vidée de ses occupants, un tigre bondit sur un papillon. Impossible de saisir le sens de ce dessin. Cependant à entendre les surveillants raconter leur vie derrière les murs, je me demande qui du tigre ou du papillon est le plus représentatif de leur situation ? Tous ont ce même point commun, une même et unique école de formation, l’école nationale de l’administration pénitentiaire, construite à Agen dans les années 2000. Intrigué par l’existence d’une école de la prison, je poursuis cette énigme du tigre et du papillon dans ce coeur caché de l’administration, à la recherche des fondements de ce qui construit notre dispositif carcéral français et de ceux qui le font fonctionner. »

Auteur de La Prison et l’Idiot , remarqué par la presse, Arnaud Théval explore dans Le Tigre et le Papillon l’univers carcéral abordé sous un nouvel angle : celui des gardiens de prison. De leur formation à leur affectation, il les accompagne au coeur de leur apprentissage pour devenir surveillants et surveillantes. Son projet emprunte le chemin d’une perception inversée : appréhender la prison à travers l’expérience de ceux qui l’organisent.« Le tigre et le papillon, à l’instar d’un dessin photographié sur le mur d’une cellule, est la figure par laquelle je m’interroge sur, qui, du surveillant ou du détenu, incarne le mieux l’insecte fragile ou la force du félin ? »

Communiqué de presse

Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet
Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet

Extraits

Je me mêle aux élèves-surveillants qui, par centaines, se présentent ce matin-là, après avoir réussi ce concours d’entrée dans la fonction publique. Les parkings de l’École sont totalement saturés, les voitures – venant des quatre coins de la France – garées n’importe comment sur les pelouses avoisinantes. Les travaux d’enceinte grillagée ne sont pas achevés, chacun peut donc traverser le campus. Quelque six cents personnes patientent devant le grand amphithéâtre extérieur. Ils ont leurs valises, certains fument, beaucoup téléphonent. L’inquiétude est palpable. Ils semblent à fleur de peau. Après avoir retrouvé leur nom sur une liste, associé à une vingtaine d’autres, ils attendent d’être appelés. Dans l’amphithéâtre, avec autorité les formateurs placent les groupes par rangées. Le silence fait rapidement place à un brouhaha. Les élèves semblent appréhender ce retour à l’École, les visages sont graves, les mains croisées ou le stylo prêt à écrire. Sur l’estrade, la responsable de la formation se saisit du micro, le silence se fait immédiatement. Elle félicite l’assistance pour l’obtention du concours puis le ton change avec les premières consignes : si vous avez des piercings, vous pouvez les retirer. Pas de boucles d’oreilles pour les messieurs.

Le campus s’est vidé du jour au lendemain, les élèves-surveillants viennent de partir sur les routes. Dans les couloirs les personnels marchent à vive allure, pas le temps de discuter. Les promotions s’enchaînent à un rythme affolant, les élèves de la promotion précédente rejoignent leur premier stage et l’École s’apprête déjà à accueillir la suivante. Le dessin du tigre et du papillon me hante toujours, je me demande s’il ne s’agit pas d’un motif pour un tatouage. La peau est omniprésente, celle des détenus se scarifiant, les coupés comme disent les surveillants. Celle des tatoués. Beaucoup d’objets saisis sont des tatoueuses artisanales. Notre imaginaire du taulard tatoué appartient-il aux images d’Épinal ? Les peaux luisantes et gonflées des sportifs face aux miroirs abritent bien des motifs. Dans le gymnase, quelques magazines traînent et sur le corps des sportifs les tatouages apparaissent quasiment en volume. Partout des dessins se glissent et échappent au recouvrement de l’uniforme. Un agent de la Pénitentiaire me montre un inventaire des tatouages des détenus en fonction de leur appartenance à telle ou telle typologie de mafia. En feuilletant ce document, je revois cette surveillante ulcérée par les tatouages visibles d’un élève. Mais que peut bien raconter une peau de surveillant d’aujourd’hui ?

Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet
Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet

Une pile de dossiers entassés sur son bureau, un fauteuil en cuir noir aux accoudoirs élimés, quelques bibliothèques, une cafetière électrique et une table ronde en verre constituent un décor sobre. Le directeur a la mine défaite. Rien ne va, une série de suicides plombe l’ambiance. Malgré les suivis particuliers dont faisaient l’objet ces détenus, rien n’y a fait, ils sont passés à l’acte. Un acte tellement déraisonné que c’est impossible à expliquer. Ça nous plonge dans une profonde tristesse. Un désastre pour tout le monde, le signe d’un échec confesse-t-il. La conversation a du mal à sortir de cette pesanteur. Il se lève et prépare un café. Quelqu’un frappe à la porte largement ouverte. Le responsable des formations nous rejoint. Nous nous installons autour de la table. Au centre trône une fève représentant un gendarme. Voyant mon oeil amusé, le directeur explique que c’est l’objet lui permettant de réguler la parole lors des réunions. Je raconte mon immersion dans l’Administration pénitentiaire, et dis mon intention de rencontrer les quelques élèves-surveillants en stage chez eux.

Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet.
Le tigre et le papillon (2019), Éditions Dilecta. © Géraldine Harlet.

C’est leur dernier jour à l’École, celui de la cérémonie de la promotion d’élèves-surveillants. Les quelque six cents élèves-surveillants commencent à se rassembler sur les terrains de sport. Ils sont rejoints par les élèves-lieutenants, les élèves-directeurs et le personnel. Les bleus se combinent à ceux qui, sans uniforme, sont vêtus de noir. Les élèves-directeurs sont en tenue de ville, le couturier n’a pas eu le temps de finaliser les uniformes pour ce qui n’est pas encore leur cérémonie. Devant le bâtiment de simulation, les équipes techniques installent les pupitres. Le ciel est d’un bleu éclatant, la journée promet d’être très chaude. Les élèves sont en uniformes augmentés de la bavette, une étoffe légère et brillante de couleur bleu ciel. Ils portent leurs gants blancs et la casquette. Et les visages de certains sont marqués par la fatigue de la nuit passée ailleurs que dans leur lit. Le maître de cérémonie appelle à se positionner. Comme pour les forces armées, la technique du bras tendu posé sur l’épaule de celui qui précède est employée. Les familles approchent. Les appareils photos mitraillent. Une équipe de surveillance est en place pour repérer d’éventuels malaises. La bonne humeur se diffuse dans les rangs, certains chambrent ceux dont la nuit a été courte. Les officiels arrivent groupés et prennent place sur l’estrade centrale. Puis vient le tour des personnalités, placées à gauche de la scène. J’entend des noms auxquels est associé un métier, ou un corps. J’entends le mien, seulement Monsieur Arnaud Théval. La Marseillaise retentit. Je ne sais pas où mettre mes mains, mes yeux balayent le sol, tous ont des chaussures noires. Les miennes sont blanches. Je décide de me concentrer sur les discours. Retentit un garde-à-vous tonitruant, les porte-drapeaux arrivent, lentement. Repos. Les élèves écartent les jambes et croisent les mains dans le dos. Garde à vous, repos, ouvrez le banc. Reprise de La Marseillaise et premier discours.

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