La prison à la surface de sa peau

Théval prison, le tigre et le papillon

Le tigre et le papillon

La prison en inversant l’œilleton, depuis l’expérience de ceux qui l’organisent. Je commence ce projet par la fermeture de vieilles maisons d'arrêts. Je le poursuis par la formation à la prison à l’Énap puis avec l'ouverture de nouvelles prisons. J’invente par ce long processus de création, un positionnement inédit mettant en jeu l’art, l’institution et ses acteurs.

Le tigre et le papillon à l’instar d’un dessin photographié sur le mur d’une cellule, est la figure par laquelle je m’interroge sur, qui, du surveillant ou du détenu, incarne le mieux l’insecte fragile ou la force du félin ?

Théval l'œilleton inversé, la prison vidée

L’œilleton inversé

Exposition :
Les prisons du XIX ème ferment. J’y entre quelques instants, après juste après le transfert des détenus. C’est le moment à partir duquel j’ai choisi de construire mon propos, à la recherche de ces fragments d’humanité qui subsistent dans les instants qui suivent le départ des occupants, ce qui reste après le tremblement et ce qui subsiste dans les récits des personnels.

theval surveillantes enap

Surveillantes

Très maladroitement, je raconte qu'à plusieurs moment du travail j'ai été interpellé par la question de la femme surveillante, d'abord avec ces dessins d'héroïnes négatives accrochées sur les casiers des vestiaires femmes.

Je souhaite travailler avec elle sur différentes figures de la surveillante issues de mes lectures et des stéréotypes associées aux représentations. Je cite phrases issues d'un livre « À l'intérieur (de la prison), c'est un jeu de rôle, on se transforme pour se protéger », puis « les femmes vont surjouer ce qu'elles pensent qu'on attend ».

theval tatouages surveillants prison

Tatouages

J'explique aux élèves surveillants qui viennent de recevoir leur uniforme, que je souhaite réaliser une sorte de cartographie de leur promotion en m'appuyant sur les dessins, les mots inscrits sur les corps.

Je découvre alors leurs peaux, les signes comme un récit de leur vécu, militaire, familial ou comme un slogan d'une ligne de conduite à tenir. Ils me racontent, c'est émouvant, touchant de comprendre ses dessins parfois abstraits, le sens qu'ils y mettent. Ces dessins se faufilent sur toutes les parties visibles du corps, débordant la tenue professionnelle et sa neutralité.

Theval Brie Rambourg, Les foules conviées (2018) colloque nationale à l'Énap, Agen.

Les foules conviées

Les foules conviées, la formation comme système symbolique.

Dans le cadre du colloque national "Ce que la formation fait aux individus" (2018) École nationale d'administration pénitentiaire, Agen.

Contribution écrite avec Guillaume Brie, enseignant-chercheur en sociologie, École nationale d’administration pénitentiaire, France ; Cécile Rambourg, enseignant-chercheur en sociologie, École nationale d’administration pénitentiaire, France ; Arnaud Théval, artiste, France.

Théval Usages de la culture et population pénale (2018), Sous la direction dE Delphine SAURIER, Éditions l'Harmattan.

Usages de la culture et population pénale

Arnaud Théval "Le tigre et le papillon" (2014, le processus), texte publié dans Usages de la culture et population pénale (2018),
Sous la direction de Delphine Saurier, Éditions l'Harmattan.

Theval anciens surveillants de prison, enap

À jamais

Dans le cadre de ma recherche artistique sur les incorporations des élèves dans l’institution, j’ai été interpellé par le parcours de ceux qui changent de corps dans l’institution même, par le biais des concours internes. Les surveillants ou les lieutenants qui deviennent Conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation m’intéressent dans ce qu’ils apportent avec eux comme culture, connaissances et histoires de cet univers pénitentiaire.

C’est un retour à l’école nationale d’administration pénitentiaire pour un changement de métier. Ils connaissent très bien l’institution mais en même temps ils n’en perçoivent peut-être pas complétement le dispositif à l’œuvre, cette nouvelle formation va jouer un rôle déterminant.

discours cérémonie 187 promotion d'élèves surveillants enap

Un bleu parmi les bleus

Le premier jour, en arrivant, à l’école nationale d’administration pénitentiaire d’Agen, je me demandais comment les élèves réagiraient à ma présence? Ils m’ont pris pour un élève, ça m’a rassuré. Lorsque nous avons choisi les groupes à associer au projet et que j’ai commencé à discuter avec eux, j’ai bien senti dans certains regards des gros points d’interrogations. Qu’est ce qu’un artiste vient faire là ?

Cet extrait du discours « Un bleu parmi les bleus » a été prononcé le mercredi 27 mai 2015 lors de la cérémonie de clôture de formation de la 187 ème promotion d’élèves surveillants de l’administration pénitentiaire.
Il inscrit le projet artistique « Le tigre et le papillon » dans le continuum symbolique de la formation des surveillants.

ancien militaire surveillant de prison theval enap

Les liens de l'émancipation

Les groupes se succèdent. Si certains sont inquiets rien ne transparaît sur leurs visages. Ils viennent pour la plupart de Polynésie française. J’aimerais qu’ils me montrent l’objet souvenir, fétiche ou mémoire qu’ils ont amené avec eux depuis là-bas. Avec précision, ils me le détaillent avec beaucoup d’émotions dans un flot de paroles débordant.

Les objets et leurs récits se mêlent dans un tissage étrange forçant les contraires. Des objets rappellent avec force les racines, les attachements tandis que d’autres invitent à s’en défaire comme l’on se défait de liens enfermant. La magie, l’amour, la famille, les gardiens ancestraux, Dieu et les petits rituels gambergent sur les rives imaginaires de ces mondes, j'associe trois figures déterminées par une même envie d’émancipation.

directeur de prison, theval enap votuus

Votuus

Le retour de stage est un rituel dans la formation. Les deux formateurs expliquent leurs attendus et terminent par un tonitruant C'était bien pour vous ? L'un après l'autre les élèves directeurs s'expriment dans une retenue infinie, avec des mots bien pesés ce qu'ils ont traversés. Celà reste assez technique cependant la distance relationnelle avec le personnel de surveillance est une réelle préoccupation.

Elle s'exprime en particulier dans l'usage du vouvoiement ou du tutoiement. VOTUUS est une proposition faite aux élèves-directeurs d'écrire quelques moments de situations vus ou vécus mettant en jeu cette complexité du positionnement.

Dans leurs réponses la question du genre va exploser, inattendue.

bleu ciel maîtrise lieutenants prison

Bleu ciel maîtrise

Rapidement, je comprends qu’il y a un problème avec les groupes de travail des élèves lieutenants prévus en milieu d’après-midi. Plusieurs ont demandé si la rencontre était obligatoire ? Le petit amphithéâtre du deuxième étage de l’école est rempli des soixante élèves lieutenants.

Le formateur accepte que je prenne la parole. Peu à peu, les langues se délient, le débat s’installe. Nous sommes exactement au cœur de leur problématique de lieutenant, pris entre des injonctions contradictoires : être un modèle parfait et tenter de faire des choses en gérant ou générant des imprévus.

Mon propos va confirmer cette demande de maîtrise au risque d’un retournement, celui d’un effacement d’eux.

Choc carcéral des surveillants

Choc carcéral

Je retrouve les élèves de la 187 ème promotion après le choc carcéral du premier stage, je les écoute et leurs propose plusieurs protocoles à partir de leurs récits. Les élèves racontent au formateur le vécu de leur premier stage. Ce n’est pas une prison qui se dessine dans mes oreilles mais des centaines aussi différentes que le sont les expériences, la géographie et les surveillants. Un début de phrase revient continuellement « Ce qui m’a choqué ». Certains sont pâles quand ils se lèvent pour en parler, d’autres en rigolent.

Dans les récits de leurs retours, il y a des récurrences qui décrivent cette relation particulière à l’intérieur de la cellule et à la façon dont ils vont devoir gérer ce moment de l’ouverture de la porte, là où commence pour eux l’incarcération.

theval enap dans un premier temps

Dans un premier temps

Je rencontre les élèves de la 187 ème promotion d’élèves surveillant à leur arrivée à l’ÉNAP. Dès le deuxième jour l’administration remet à chacun un uniforme. Pour les élèves c'est un moment fondateur qui se déroule dans une certaine urgence, avec une pression dû au peu de temps qu'ils ont pour prendre possession de leur uniforme. De cette tension surgissent un ensemble de gestes qui se répètent, comme des mouvements dansés, certains contenant de la fragilité, de l'anxiété ou encore de l'hésitation. Tandis que d'autres sont des gestes précis et déterminés. Une première série de protocoles est conçue comme un remake de ces moments mettant en situation les élèves, les codes du métier et leur imaginaire face à l’univers carcéral qu’ils ne connaissent pas encore.