Guerre-guérison

Guerre-guérison (2018), installation / performance débat.
Guerre-guérison (2018), installation / performance débat.

Guerre-guérison

Installation, performance-débat (2018), Villa 88, Bordeaux. Dans le cadre de la résidence Blanc maquillage à l'Institut de lutte contre le cancer Bergonié. Tirage sur dibon 160 x 210 cm et 160 X 170 cm, drapeau 60 x 90 cm et porte drapeau motorisé. Livret de 16 pages 10 x 15 cm contenant des extraits de textes et photographies, tiré à 100 exemplaires. Construction réalisée par Jules Mansart, architecte.

Theval guerre-guerison un cheval à l'institut Bergonié
Guerre-guérison (2018), tirage sur dibon 160 x 210 cm.

La première photographie présente une femme médecin à cheval dans un hôpital en chantier; une traversée nocturne surprise par une chose indéterminée, face à l'effroi. La seconde est une infirmière lisant un récit à une pierre. Ces deux photographies sont issues de deux situations réalisées dans le chantier du futur hôpital de Bergonié jouxtant l'actuel. La troisième pièce est le récit de la traversée du cheval et de sa cavalière médecin bravant le danger d'un chantier, doublé par le tension de faire venir un animal aussi volumineux et majestueux dans un lieu de la maîtrise du moindre débordement (en écho à notre imaginaire peuplé de figures héroïques guerrières et autres récits chevaleresques. Ainsi la première image de la ligue contre le cancer représente en 1920, un chevalier terrassant un dragon à plusieurs têtes).

Guerre-guérison (2018), tirage sur dibon 160 x 170 cm.
Guerre-guérison (2018), tirage sur dibon 160 x 170 cm.

Les protagonistes ont pris place dans l'installation, le dispositif se poursuit par une discussion sur les analogies entre l'armée et la médecine d'un vocabulaire lié à la guerre.
Ces échanges s'articulent en trois parties construites comme un fil conducteur : 
- L’abstraction du corps : du sien, de celui du mal et de l’ennemi. La pensée par zone de conflit.
- L’exil ou le continent sur lequel on perd le nord.
- L’interminable défaite et la peur du noir.

Theval guerre-guérison performance débat 2018
Installation, performance-débat (2018), Villa 88, Bordeaux. Dans le cadre de la résidence "Blanc maquillage" à l'Institut Bergonié. © Caroline Corbal.

Chacune de ses parties est introduite par la lecture de fragments du texte d'Albert Camus, La peste. Je reprends avec des fragments d'une fiction du philosophe Christian Ruby, écrite pour l'occasion inventant un échange entre deux dieux grecs, Asclépios (Dieu de la médecine) et Arès (Dieu de la guerre). L'ensemble des échanges, composé de mes textes et de celui de Christian Ruby et des réactions des deux invités feront l'objet d'une publication combinée aux précédentes rencontres.

Guerre-guérison, lecture dans la salle
Guerre-guérison (2018), lecture dans la salle. © Caroline Corbal.

Guerre, guérison
Le mot Cancer claqua comme un coup de feu sec. Une détonation dans le paysage boisé de son pays intérieur réveilla soudain une panique souterraine. Immédiatement la figure de la mort surgit nette et précise, elle voit là l’ennemi. Imbattable mais repoussable néanmoins lui confirme le médecin. 

Une batterie d’examens est nécessaire pour mettre en place une stratégie de lutte, l’invasion doit être maintenue puis les cellules malades exterminées.

Il va falloir être fort, se préparer à lutter. Les mots lui rappellent ceux des films mais aussi ceux des jeux de l’enfance lorsqu’avec des soldats en plastique elle jouait avec son frère à défaire les lignes ennemies. D’abord, l’ennemi a été approché par des agents sucrés, par la tentation en quelque sorte d’un plaisir immédiat. Comme un jaune, les injectés nucléaires infiltrent les réseaux gangrénés. 
Immédiatement ils déclenchent leurs détecteurs afin que ceux, restés de l’autre côté des lignes se nourrissent de leurs informations. Des zones dans les plis cachés du corps se mettent à clignoter. Partout des sirènes lumineuses alertent les équipes de renseignements.

La carte de son corps est celle de l’état major. Le produit scintille dans la nuit bleutée de ses entrailles. Comme un survol de drones, les équipes réceptionnent les photographies des lignes ennemies. 

L’état major de cette armée croise les informations obtenues. Il est décidé que des frappes chirurgicales seraient déclenchées à raison d’une fois par quinzaine afin de permettre au corps de ne pas se laisser emporter dans une violence dont il ne se remettrait pas. 

Arnaud Théval

Guerre-Guérison détail de l'installation
Guerre-guérison (2018), détail de l'installation.

Arès fièrement : 

L’art de la guerre, justement, te laisse le loisir d’encourager à réparer les survivants. Non seulement tu y trouves ton compte, mais tu peux accomplir, grâce à moi, des progrès dans les méthodes de soin. Mes guerres te permettent de déployer des stratégies d’intervention sur l’existence collective ou individuelle au nom de la préservation de la vie et de la restauration de la santé. Avant que je ne me serve à nouveau des vivants réparés pour d’autres guerres, bien sûr !  

Asclépios étonné, veut déplacer le propos : 

Ce n’est pas le fait que la guerre a favorisé le développement de la médecine et donc l’aide apportée à des guérisons qui me soucie. C’est plutôt, chez les humains d’aujourd’hui, la     convergence profondément enracinée entre le langage de la guerre et celui de la technologie médicale. D’un seul mouvement narratif, ils parlent, et dans les mêmes termes, de la stratégie consciente et organisée, voire criminelle, de la guerre et de la manière d’élucider la misère des corps, de soigner les chairs atteintes, de reconnaître le ver qui ronge les corps quels que soient les habits sociaux ou d’enrayer les phénomènes endémiques. Ils en sont venus à appliquer le langage de la guerre à une mission à elle opposée. 

Christian Ruby (extrait de : Pour en finir avec une norme de pensée : la guerre. Dialogue inédit)

Theval guerre-guérison, document
Guerre-guérison (2018), document.

À partir de ce moment, il est possible de dire que la peste fut notre affaire à tous. Jusque-là, malgré la surprise et l’inquiétude que leur avaient apporté ces événements singuliers, chacun de nos concitoyens avait poursuivi ses occupations, comme il l’avait pu, à sa place ordinaire. Et sans doute, cela devait continuer. Mais une fois les portes fermées, ils s’aperçurent qu’ils étaient tous, et le narrateur lui-même, pris dans le même sac et qu’il fallait s’en arranger. C’est ainsi, par exemple, qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, dès les premières semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale de ce long temps d’exil.

Albert Camus, La peste.

Theval guerre-guérison documents 2018
Guerre-guérison (2018), document.
Theval, le cheval à l'institut Bergonié 2018
Guerre-guérison (2018).