Blanc maquillage

Blanc maquillage (2017), document. Institut Bergonié Bordeaux
Blanc maquillage (2017), document. Institut Bergonié Bordeaux

Blanc maquillage
Résidence à l'Institut Bergonié, centre de lutte contre le cancer à Bordeaux.

 

Quand les murs de la chambre disparaissent, quand les rapports de pouvoirs se conçoivent dans l’horizontalité du management, quand les corps disparaissent en moins de trois jours, quand les mots qui s’échappent de nos bouches se transforment en vapeur d’eau, quand la lumière qui y scintille alors, y fait naître l’illusion d’un arc-en-ciel, c’est bien que nous sommes parvenu dans ce nouveau lieu qu’est l’hôpital du XXI ème siècle. Évaporé dans le flou de nos certitudes, recouvert d’une fine couche blanche additionnant toutes les couleurs de nos expériences, le corps de l’hôpital soudain disparaît. Blanc maquillage est une immersion dans trois moments de cet enjeu de relation face et avec la mort : depuis le pouvoir des médecins sur ce moment décisif de l’arrivée de son idée même ; le moment où celle-ci prend place dans la chambre du patient ; l’accompagnement du corps dans ces derniers instants dans l’institution.

 

La source de l'arc-en-ciel (2017), 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.

Lors d'un entretien avec une psychologue, celle-ci évoque la possibilité de la convergence d’une illusion, celle qui consiste à faire tenir l’idée que les choses vont aller mieux en soignant quoi qu’il arrive. Elle, inversement, ne se cache pas et ses mots délivrent une pensée. Le mensonge est dans la relation entre le médecin et le patient lâche-t-elle. Chez les soignants, nous ne parlons de pas de déni, non, mais assurement d’une dénégation me corrige-t-elle. De sa place de psychologue, elle avance sans détours. Nous dialoguons, j’écris et reformule ici. Le fantasme est dans la toute puissance du médecin, l’institution le porte, le patient la lui demande.

Je rédige un texte dans lequel je prolonge notre échange et l'adresse à deux autres médecins afin qu'ils y réagissent. Avec une tournure polémique, le texte est ainsi proposé à la lecture et à l’annotation à la psychologue, à une anesthésiste et à un médecin, avec qui j’ai pu dialoguer sur ces mêmes enjeux. Leurs lettres constituent une première partie de l'œuvre La source de l'arc en ciel ou comment le processus d'illusion se met en place.

La source de l'arc-en ciel (2017) détail.

 

La source de l’arc-en-ciel (2017) 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.
La source de l’arc-en-ciel (2017) 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.

Le texte qui est à la fois support à ratures et à disputes, est associé à une photographie d'un tableau. Le motif du tableau et les bords d'un classeur m'évoquent tout deux, un arc-en-ciel. Voilà deux objets, l'un artistique, l'autre administratif qui dialoguent au hasard de leur accrochage dans l'institution. La photographie des deux arc-en-ciel est réalisé dans la salle d'accueil du dépositoire, dernier lieu d'accompagnement du corps par l'institution.

La source de l’arc-en-ciel (2017) 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.
La source de l’arc-en-ciel (2017)  détail.
La source de l’arc-en-ciel (2017) 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.
La source de l’arc-en-ciel (2017) 3 formats 100 x 75,5 cm chaque, photographie sous verre et un format 100 x 135 cm, photographie sous verre, lettre format 22 x 30 cm.

L'accrochage a donné lieu à une performance débat sous forme de table ronde, poursuivant ainsi l'échange sur la problématique de l'illusion.
Extrait du texte lu : À dessein, une image est travaillée comme un creux ; un confort nécessaire pour tout le monde dans un quotidien où la vitesse a pris le pas sur le temps qu’il faudrait pour penser sa propre fin. Le soin n’est-il pas aussi un acte marchand ? Nous redoutons l’incertitude, la raison domine et aux confins de celle-ci, une image se confirme.

La source de l'illusion (2017) performance débat.
La source de l'illusion (2017) performance débat, document de presse.

Juste avant le débat, La photographie est retirée par la direction, le contenu d'un texte institutionnel sur la une du classeur dans le dépositoire est perçu comme choquant. Nous tentons de trouver un terrain d'entente. Finalement une lettre m'est adressée notifiant les raisons d'un ceci ne s'accroche pas en faisant allusion au texte sur la première page du classeur (prix facturé au bout de trois jours du corps du défunt dans le dépositoire).

La source de l'arc-en-ciel (2017) caviardée par l'artiste.
La source de l'arc-en-ciel (2017) caviardée par l'artiste.

Je choisis de caviarder exagérément toute la lettre et demande à installer de nouveau la pièce, l'œuvre n'a pas été réinstallée pour autant. Suite à ces échanges, de nouveaux textes seront proposés à la discussion (et la pièce sera présentée dans une nouvelle situation en mars 2018 lors de la performance débat Crépitements).

 

Hurler calmement (2017), lecture.
Ce texte évoque comment une infirmière appréhende la montée en tension de la mort d’un patient, son accompagnement et sa stratégie bien à elle pour en garder une mémoire au travers des mots qu’elle écrit. Elle lit son texte après celui que j’ai écrit, comme un écho. Les mots de ces absences et de ces distances occupent l’espace physique du moment.

Hurler calmement (2017) textes et lecture.
Hurler calmement (2017) textes et lecture.

Hurler calmement (2017), extrait du texte lu par Arnaud Théval.
C’est l’état d’urgence dans l’environnement de la chambre, l’excitation vient de monter d’un cran. La mort s’approche. C’est palpable, tout se transforme, le temps devient épais, le bruit change de tonalité autant que la lumière varie. Elle se propose comme un socle à ceux pour qui la terre tangue. La couleur de la mort chemine sur le visage de l’homme allongé, avant de devenir lourd comme une pierre, il lui emprunte sa couleur, un opalin. Son visage est devenu transparent, sa vie le quitte, elle le sait. À côté du lit, toute l’humanité se réveille, se déchire et se révolte. L’angoisse de la famille est à son paroxysme. L’urgence a saisi la société toute entière, sa vitesse rend la mort inexistante. Elle passe sans que le temps nous y prépare. Déjà, nous repartons travailler quand le corps, lui, poursuit sa course bien administrée. Le mort a déjà les traits détendus, son visage est beau me dit-elle. Parfois, des peluches les accompagnent pour ce voyage, un rituel. Personne ne les enlève, elles restent avec le défunt.

Hurler calmement (2017), extrait du texte lu par K., infirmière.
Il est des jours plus touchants que d'autres , aujourd'hui fut un de ceux là . Une journée pourtant ordinaire, où le réveil sonne, où je me prépare pour aller travailler, m'enfermer douze heures dans ma blouse, dédier douze heures aux soins des autres. Et ce jour ordinaire dans la blouse, a commencé par une rencontre, les yeux encore pochés par le sommeil, par des rencontres avec des " accompagnants " endeuillés depuis la nuit, qui allaient accompagner un conjoint, un père, un frère, dans sa dernière demeure, dans les jours prochains. Un homme que j'aimais bien, pour ne pas dire beaucoup.

Le parfumeur silencieux (2017), format 100 x 75,5 cm.
La porte bleue est verrouillée, pour y entrer il faut un code ou sonner. Je sonne. L'accès au dépositoire est contrôlé, les morts y attendent leurs derniers soins et les visites de la famille, avant un ultime déplacement. Il nous ouvre, l'air bonhomme mais pas trop. Cette porte bleue c'est le point de passage entre la mort et le vivant, moi je suis les deux. Dans le couloir, au mur et sur le petit bureau tout est propre, rien ne dépasse, rien ne traîne sauf mon regard qui s'attarde sur les tableaux qui tous représentent des vues de natures peintes à l'aquarelle. Les motifs se diluent dans l'eau comme un souvenir trouble.

Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre.
Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre.

Le dépositaire est l'endroit le plus en retrait dans l'Institut, pourtant beaucoup de familles viennent ici accompagner leur proche disparu. L'homme qui m'accueille parle peu, son travail est méticuleux. Ses mains travaillent avec une palette de couleurs, lui qui ne s'est jamais maquillé.

Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre.
Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre. (détail)
Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre.
Le parfumeur silencieux (2017) 100 x 75,5 cm, texte et photographie sous verre.

Quand le mort arrive, je ferme cette porte, puis ce que je vois de lui, je le garde pour moi. C'est entre lui et moi. Il réalise des soins, maquille et parfume les défunts au feeling. Mais il ne leur parle pas, pas besoin. Il travaille seul, en silence, peut-être avec la ventilation comme bruit de fond. Et il n'en parle pas, sauf une fois à son fils. Il pouvait discuter car il creusait les fosses dans les cimetières. Son travail consiste à présenter le corps beau, le visage apaisé et qu'il sente bon. Voilà, il s'agit de réconcilier les gens avec la mort et lui écoute quand les familles se confient ou se retire quand elles veulent être seule avec le défunt. Mais l'œilleton qu'il a fait installer dans sa porte lui permet de surveiller quand même ce qu'elles font avec. Une fois, une famille a dérobé un pendentif. Ils vérifient qu'ils sont seuls et certains soulèvent le drap, font des photos. Ils ne sont pas à l'aise, surtout quand la femme est belle me confie-t-il. Pour lui, le beau c'est le début du deuil.

Blanc maquillage (2017), document.
Blanc maquillage, document (2017).