Le tigre et le papillon

Le tigre et le papillon (2012), format variable.
Le tigre et le papillon (2012), format variable.

L'art sur et dans l'administration pénitentiaire

La prison est une aporie. Cet univers de l’enfermement est un appauvrissement des possibles tout autant qu’il est propice à une explosion de créativité. C’est dans cet entre-deux inconfortable que je me suis installé en allant à la rencontre de l’administration pénitentiaire. L’implication de son personnel m’a permis de faire surgir des impensés, des non-dits et un récit. Il en résulte une œuvre protéiforme, constituée de moments esthétiques et politiques qui révélent sa tension originelle, elle-même issue de sa complexité. Ma proposition artistique engage une disjonction entre les attendus de la présence d’un artiste en prison et la fabrication d’une image impliquant ceux qui l’organisent. Cet écart propose une résistance aux simplifications et une invitation à considérer la relation entre surveillants et surveillés comme une possibilité offerte à la société d’inventer autre chose. À mesure que je m’immerge au cœur de cette administration, que je perçois les enjeux depuis l’intérieur, que j’y propose des formes, j’invente par ce long processus de création, un positionnement inédit mettant en jeu l’art, l’institution et ses acteurs.

Surveillant à la pêle (2017) 23,5 cm x 31,5 cm.
Surveillant à la pêle (2017) format 23,5 cm x 31,5 cm.

Les prisons vidées, l’élément déclencheur (2012)

L'histoire du projet Le tigre et le papillon  commence par un déplacement du point de vue habituel sur la prison, je propose un regard sur cet univers en inversant l’œilleton et en m'appuyant sur l’expérience de ceux qui l’organisent. J'ai commencé ce projet artistique en suivant les fermetures de trois prisons : Les maisons d'arrêts de Nantes (2012), Valence (2015) et Beauvais (2015). Travail sans commande, le Ministère de la Culture soutien le projet dès 2014 et une convention est signée avec la direction de l'Administration pénitentiaire pour l'accompagnement de cette partie du projet. Tous les agents rencontrés m'ont parlé de la formation initiale. J'ai souhaité placer École nationale d'administration pénitentiaire et la formation des agents au cœur de mon dispositif artistique (lieu clef de l’acculturation pénitentiaire), en y créant une résidence d'artiste depuis 2014 afin de suivre la formation des élèves aux métiers de l'administration pénitentiaire. Cette résidence développe des passerelles avec les stages des élèves dans différents établissements en France.

fermeture de la MA de Valence
Document, fermeture de la maison d'arrêt de Valence en 2015.

Ma "rencontre" avec l'univers carcéral s'est faite lors d'ateliers de pratique artistique avec les détenus en 2000 et en 2005. Un premier atelier a consisté à réaliser une collection de cartes postales, composées à partir de photos des détenus « déplacés » dans un univers imaginaire. Ces photos montages expriment un imaginaire personnel étroitement lié à leur histoire et autre croyance. Les contraintes de l’espace, du corps et de la représentation de l’identité sont au cœur des enjeux du projet. Les collages ont ensuite été imprimées sous forme de cartes postales, un support « d’évasion » symbolique et de voyage des expressions.

Scènes de voyages (2000) atelier avec des détenus de la maison d'arrêt de Nantes.
Scènes de voyages (2000) atelier avec des détenus de la maison d'arrêt de Nantes.

Ce premier contact avec l'univers carcéral n'est pas immédiatement lisible dans mon projet artistique. En tout cas avant d'écrire ces lignes, je cloisonne. Pendant les cinq années qui sépare mon retour dans l'univers carcéral, je me suis engagé dans des créations questionnant sans cesse les enfermements dans lesquels nous nous trouvons, à la fois dans l'univers du travail, dans celui de la formation ainsi que dans la fabrication de la cité. Peu à peu, la construction de mes espaces artistiques se dirige vers une mise en "tension" entre moi, l'institution publique et ses acteurs. Des lieux retiennent mon attention pour développer mon projet sont : les lycées professionnels (Moi le groupe I et II), l'entreprise (Proximité, Un pas à deux et Moi le groupe, épilogue), les quartiers populaires (Vestibule et Invisibles) et l'hôpital (Tenir,caché). Je m'intéresse à cette notion d'espace public et à la notion de commun qui se retrouvent dans une certaine définition de ces espaces. Ma recherche artistique et l'expérience de ces frottements aux autres, me conduisent à travailler aux déplacements de stéréotypes en m'adossant sur les codes de groupes constitués. Un travail qui questionne l'image de soi dans son groupe d'appartenance.

Document, la fermeture de la maison d'arrêt de Nantes (2012).
Document, la fermeture de la maison d'arrêt de Nantes (2012).

C'est une manchette du journal Ouest France début 2011, qui me donnera le signal. Le temps qu'il faut pour y revenir ? Ou la prison vidée comme déclencheur – 2011. Déclencheur chez moi d'une nécessité de me saisir de ce lieu dont l'intériorité est absente de notre champ de vison quotidienne et dont l'absence de captation pour notre mémoire collective va le rendre définitivement absent. Un projet sur cette question de la représentation des surveillants de prison, initié en 2007, se ré enclenche. En Juin 2012, le directeur m'autorise à rentrer dans la maison d'arrêt vidée, quelques heures après le départ des détenus.

Le tigre et le papillon, une cellule vidée quelques heures après le transfert des personnes détenues (2012)
Le tigre et le papillon, une cellule vidée quelques heures après le transfert des personnes détenues (2012)

La prison et l'idiot (2017) Éditions Dilecta, Paris.

Une première publication retrace sous la forme d'un récit mêlant photos, mon expérience et celles des personnels de l'administration pénitentiaire cette plongée dans les maisons d'arrêts quelques instants après leurs fermetures. "Le transfert des détenus s’achève à peine. La prison ferme. Épuisé, le personnel de l’administration pénitentiaire l’abandonne ou s’active pour nettoyer le chaos. Les photographes officiels rangent leurs objectifs, les journalistes ont leur une et les CRS retrouvent leur caserne. C’est le moment que je choisis pour entrer en prison. Aucune porte n’est plus fermée, le silence et le vent commencent à prendre leur quartier. Mais tout y bouge encore, pour quelques heures seulement, le vivant résiste. J’y assiste comme un spectateur médusé puis je deviens acteur, recréant par étapes les lieux mêmes de l’enfermement. Je cherche à reconstituer un nouvel endroit, où je n’ai vécu ni en tant que détenu ni comme surveillant, pourtant ma tête est pleine d’images. Mes photos sont comme des souvenirs muets qui m’exploseront au visage quand plus tard les surveillants les mettront en mots. La prison est rarement mise en récit par ceux qui l’organisent. La fermeture des prisons est le moment que j’ai choisi pour inverser l’œilleton."

La prison et l'idiot (2017). Éditions Dilecta, Paris.
La prison et l'idiot (2017). Éditions Dilecta, Paris.
La prison et l'idiot (2017), Éditions Dilecta, Paris.
La prison et l'idiot (2017), Éditions Dilecta, Paris. Format 19 x 22,5 cm, 208 pages. Environ 100 reproductions. Livre cartonné, cousu, dos rond

Les bleus de la prison, une résidence à l’École nationale d'administration pénitentiaire (2014-2018)
Une longue immersion dans la formation à la culture pénitentiaire produit mon propre déplacement en alimentant mon imaginaire. Cela va me permettre de dire en mots et de montrer en images, des moments forts de l’incorporation des jeunes recrues dans l’administration par ce qui m’a le plus touché. Une convention est signée avec l’école , le Ministère de la Culture et de la Communication et la DRAC Nouvelle Aquitaine soutiennent la démarche. La convention avec la Direction de l'Administration Pénitentiaire couvre également les établissements visités pour suivre quelques élèves en stage (St Martin de Ré, Bordeaux-Gradignan, St Brieuc, CP de Nantes, M.A de Beauvais, M.A de Valence). Un livre "Le tigre et le papillon" est en écriture comme une fiction mêlant par fragments mon cheminement dans le parcours de formation à la culture de la pénitentiaire des jeunes recrues, depuis leur arrivée à l’école, à leur stage dans les prisons et à leur affectation. Une plongée dans les mots de leurs histoires personnelles, dans ma lecture de cette construction d’une identification professionnelle prise dans la complexité du dispositif global.

Magazine interne de l'administration pénitentiaire.
Magazine interne de l'administration pénitentiaire, 2015.

 

La place Le tigre et le papillon (2014), école nationale d'administration pénitentiaire à Agen.
La place Le tigre et le papillon (2014), école nationale d'administration pénitentiaire à Agen.

Je retiens un espace ouvert en extérieur mais situé au centre d'un patio du rez de chaussée et en face de la cafétéria. La place devient le lieu d'activation des images de l'art créées à partir des rencontres avec les différentes promotions d'élèves surveillants, de lieutenants, directeurs etc. Elle invente son propre espace d'existence dans l'institution, une place idéale pour parler sur celle-ci. Un lieu connecté à la communauté des élèves, de leurs formateurs, qu'ils soient au début de leur parcours professionnel ou qu'ils reviennent lors d'une formation continue.

La place Le tigre et le papillon (2014), école nationale d'administration pénitentiaire à Agen.
La place Le tigre et le papillon (2014), école nationale d'administration pénitentiaire à Agen.

Trois escaliers permettent de se rendre dans le patio, fumoir ou lieu de passage c'est selon. L'inclusion dans le lieu d'un autre lieu transforme radicalement sa lecture. Depuis le premier étage, les personnes ont une vue sur au moins trois photos, depuis le rez de chaussée il faut entrer dans la place pour voir quelque chose. L'installation invite à se déplacer et en même temps souligne le côté contrôle social du lieu depuis les fenêtres. Le patio devient sur sorte de cour de promenade.

 

Votus (2017) 10 affiches format 100 x 100 cm.
Votuus (2017) 10 affiches format 100 x 100 cm sur support en bois, Énap.
Le tigre et le papillon, petit fragment de récit de la résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire sur Canal+
Le tigre et le papillon, petit fragment de récit de la résidence à l'école nationale d'administration pénitentiaire sur Canal+

Voir dans le documentaire "L'évasion du gardien de prison" L'info du vrai du 14/09 sur Canal + (interview vers 8'50 min)

Le tigre et le papillon, par Claire Mestre, psychiatre-psychothérapeute, anthropologue, auteur
L’art avec Arnaud Théval commence bien avant le geste ; une interpellation personnelle, celle, ici, de la prison fait germer l’idée d’un projet artistique, dans la continuité de son travail sur les institutions. Avant d’arriver à l’esthétique de l’œuvre, Arnaud Théval nous fait partager sa démarche, partie intégrante de son art, une déconstruction/reconstruction dans une institution républicaine, dont la réputation dominante est de normer et d’enfermer les corps. Les corps-sujets dont il est question, sont ceux des surveillants de prisons (oublions le mot gardien) : termes qui suscitent immédiatement des idées collectives, dont eux-mêmes sont les prisonniers, nous dit Arnaud Théval. Mais comment pourrait-il en être autrement : les institutions n’ont pas d’autre vocation que d’organiser nos pensées et nos pratiques, notre vision de la société. Les institutions ne pensent pas ! Pourtant Arnaud Théval arrache à ce monolithe institutionnel des visages, de l’intimité, de l’humour, de l’art.Il est philosophe et utilise aussi la dynamique de l’animateur qu’il a été : mélange étonnant et détonnant d’un homme à la fois chaleureux et proche, intellectuel et habité par son projet. Libre aussi, puisqu’il ne fonctionne pas avec des commandes, mais suit les traces de ses intuitions. Il a exploré ainsi, des quartiers sensibles, des écoles professionnelles, l’hôpital… soit des lieux de fabrication d’acteurs sociaux. Avec les autorisations requises, des plus hautes ou plus personnelles, il pénètre les milieux qui enferment, contrôlent, façonnent ; il guette tous les signes de la vie, des personnes qui luttent pour préserver leur condition intime tout en faisant bloc avec leurs pairs.

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Exposition Musée des Beaux-Arts d'Agen

L’exposition L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus est construite sur un tournant historique pour les prisons françaises. Plusieurs d’entre elles, insalubres et vétustes, ont fermé ces dernières années laissant derrière nous un modèle ancien et à bout de souffle mais toujours à l’œuvre dans nos imaginaires : celui d’une prison panoptique insérée dans nos villes. Le transfert des personnes détenues vers de nouvelles prisons bâties à l’extérieur des villes est le moment de rupture entraînant tous les acteurs, détenus, personnels pénitentiaires, partenaires et familles dans une déchirure paradoxale. Celle d’abandonner un lieu d’enfermement dur mais connu et rassurant, un lieu de travail maîtrisé, voire familial. Les derniers moments de cette vie auront été bouleversants, violents et touchants.

Musée des Beaux-Arts d'Agen (2017), graphisme Léna Araguas.
Musée des Beaux-Arts d'Agen (2017), graphisme Léna Araguas.
L'œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus (2017) Musée des Beaux-Arts d'Agen.
L'œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus (2017) Musée des Beaux-Arts d'Agen.

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Les correspondances du tigre et du papillon (en cours)

De l’école au terrain, l’élève devenu professionnel acquiert au fil des années une expérience à la fois modélisée sur celle propre à l’exercice de son métier et une autre plus intime. De celle qui reste après les mots, quand ceux qui confortent les images attendues sont sortis. S’ils restent tapis dans l’ombre, c’est qu’il est périlleux de s’engager sur le récit d’autres relations avec les détenus, sans que les soupçons de collusion avec le voyou ne viennent jeter l’opprobe sur vous. La pression est dedans et dehors, dans les têtes aussi et dans les représentations de ce qu’il est convenu que vous fassiez, ou du moins supposé comme tel. Qui comprendrait dans une société fascinée par l’enfermement et convaincue que ceux qui le subissent le méritent bien, que d’autres relations se nouent ? L’administration pénitentiaire n’est-elle en peine de publiciser les moments où les détenus sortent la tête du trou pour respirer le même air que le personnel. Eux-mêmes vaguement gênés de raconter que ça se passe bien. Ça ne se passe jamais bien et aucun parti ne peut être tiré de récits autres que celui de la douleur et de la violence. La presse ne relaye que la part coupante de la prison. Et celà agit comme un miroir sur cette administration qui souffre de ce tirage vers le bas depuis l’extérieur, comme depuis l’intérieur. Du moins, c’est ce qui ressort de mes premières années de rencontres dans cet univers. Moi qui face à cette énigme de l’enfermement, face à l’évidence de sa violence, n’ai surtout pas voulu éviter, ni me défausser face à elle, pour aussi laisser monter des décombres, des îlots de poésies.

Document le jardin dans la prison (2016)
Document le jardin dans la prison (2016).

Une surveillante sort de ses archives une lettre qu’un détenu ayant recouvré la liberté lui a fait remettre juste avant son départ. Il écrit : « tu es prêt à reconsidérer ta propre conception de la société et donc à réintégrer celle-ci grâce à ce coup de clef donné à la porte de ta cellule (…) par cette femme là ». Depuis quinze ans que cette lettre est en sa possession, je suis la première personne à qui elle en parle, sans trop savoir pourquoi. Je vois au fond des ses yeux poindre son émotion intacte.

Mon regard est mis à l’épreuve des mots et des images produites par les autres, il n’entend que ce qui en surgit premièrement. Ce sont de prime abord des images qui fabriquent de la peur, c’est l’objet même de la prison. Aux confins des récits, lorsque le désastre a été parlé, il arrive que des perles de relations surgissent. Simples, sans humanisme suintant, ni débordement malsain. Juste des beaux moments. Il y a des correspondances entre ces hommes et femmes dans cet univers clos à l’intérieur des prisons ou sous main de justice à l’extérieur, des relations qui ouvrent peut-être d’autres perspectives que celles qui consistent à renforcer la pensée du tout sécuritaire. Là encore il faudra se défaire des assignations qui laissent les individus dans leur rôle professionnel où le confort et les évidences empêchent d’envisager la prison et son évolution souhaitable, inévitable?

Les nouvelles prisons (en cours)

La mise en œuvre d'un programme d'une nouvelle prison et son déroulement sont des moments importants pour les dirigeants de l'institution. Ils contiennent une cohorte de moments privilégiés pour entamer une nouvelle phase dans la gestion des équipes, dans l'appréhension du métier et dans l'appropriation du nouvel outil. En même temps, il s'agit d'un moment délicat car une nouvelle prison est le lieu des inquiétudes pour de nombreux agents qui redoutent parfois les nouveaux fonctionnements à venir. Dans les nouveaux établissements, je poursuis ma recherche sur les relations entre les nouvelles structures (depuis leur ouverture et sur quelques années) et les corps des personnels pénitentiaires (relation au sport, la musculation en particulier).

Les nouvelles prisons (2018) en cours.
Les nouvelles prisons (2018) en cours. Maison d'arrêt de Draguignan, les premiers jours.

 

L'ouverture des nouvelles prisons (2018), en cours.
L'ouverture des nouvelles prisons (2018), en cours. Maison d'arrêt de Draguignan, le premier jour.

 

Document salle de musculation pour le personnele pénitentiiare les baumettes, Marseille (2018).
Document salle de musculation pour le personnel pénitentiaire. Les baumettes, Marseille (2018).